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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
- Eh! dit avec dépit le cardinal, que n'a-t-il comme vous, Sire, un Jules Mazarin pres de lui! sa couronne lui eut été gardée intacte.
- Je sais tout ce que ma maison doit a votre Éminence, repartit fierement le roi, et croyez bien que pour ma part, monsieur, je ne l'oublierai jamais. C'est justement parce que mon frere le roi d'Angleterre n'a pas pres de lui le génie puissant qui m'a sauvé, c'est pour cela, dis-je, que je voudrais lui concilier l'aide de ce meme génie, et prier votre bras de s'étendre sur sa tete, bien assuré, monsieur le cardinal, que votre main, en le touchant seulement, saurait lui remettre au front sa couronne, tombée au pied de l'échafaud de son pere.
- Sire, répliqua Mazarin, je vous remercie de votre bonne opinion a mon égard, mais nous n'avons rien a faire la-bas: ce sont des enragés qui renient dieu et qui coupent la tete a leurs rois. Ils sont dangereux, voyez-vous, Sire, et sales a toucher depuis qu'ils se sont vautrés dans le sang royal et dans la boue covenantaire. Cette politique-la ne m'a jamais convenu, et je la repousse.
- Aussi pouvez-vous nous aider a lui en substituer une autre.
- Laquelle?
- La restauration de Charles II, par exemple.
- Eh! mon Dieu! répliqua Mazarin, est-ce que par hasard le pauvre Sire se flatterait de cette chimere?
- Mais oui, répliqua le jeune roi, effrayé des difficultés que semblait entrevoir dans ce projet l'oeil si sur de son ministre; il ne demande meme pour cela qu'un million.
- Voila tout. Un petit million, s'il vous plaît? fit ironiquement le cardinal en forçant son accent italien. Un petit million, s'il vous plaît, mon frere? Famille de mendiants, va!
- Cardinal, dit Louis XIV en relevant la tete, cette famille de mendiants est une branche de ma famille.
- Etes-vous assez riche pour donner des millions aux autres, Sire? avez-vous des millions?
- Oh! répliqua Louis XIV avec une supreme douleur qu'il força cependant, a force de volonté, de ne point éclater sur son visage; oh! oui, monsieur le cardinal, je sais que je suis pauvre, mais enfin la couronne de France vaut bien un million, et pour faire une bonne action, j'engagerai, s'il le faut, ma couronne. Je trouverai des juifs qui me preteront bien un million?
- Ainsi, Sire, vous dites que vous avez besoin d'un million? demanda Mazarin.
- Oui, monsieur, je le dis.
- Vous vous trompez beaucoup, Sire, et vous avez besoin de bien plus que cela. Bernouin!... Vous allez voir, Sire, de combien vous avez besoin en réalité... Bernouin!
- Eh quoi! cardinal, dit le roi, vous allez consulter un laquais sur mes affaires?
- Bernouin! cria encore le cardinal sans paraître remarquer l'humiliation du jeune prince. Avance ici, et dis-moi le chiffre que je te demandais tout a l'heure, mon ami.
- Cardinal, cardinal, ne m'avez-vous pas entendu? dit Louis pâlissant d'indignation.
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