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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

Quant au voyageur opulent, il en fit autant de ses deux chevaux et de son domestique. Mais quelque
esprit que dépensât d'Artagnan pour savoir son nom, il ne put rien apprendre.

Seulement, il remarqua son visage, de façon que le visage se gravât pour toujours dans sa mémoire.
D'Artagnan avait bonne envie de s'embarquer avec les deux passagers, mais un intéret plus puissant que

celui de la curiosité, celui du succes, le repoussa du rivage et le ramena dans l'hôtellerie.

Il y rentra en soupirant et se mit immédiatement au lit afin d'etre pret le lendemain de bonne heure avec
de fraîches idées et le conseil de la nuit.

Chapitre LXVIII - D'Artagnan continue ses investigations

Au point du jour, d'Artagnan sella lui-meme Furet, qui avait fait bombance toute la nuit, et dévoré a lui
seul les restes de provisions de ses deux compagnons.

Le mousquetaire prit tous ses renseignements de l'hôte, qu'il trouva fin, défiant, et dévoué corps et âme a
M. Fouquet. Il en résulta que, pour ne donner aucun soupçon a cet homme, il continua sa fable d'un achat

probable de quelques salines. S'embarquer pour Belle-Île a La Roche-Bernard, c'eut été s'exposer a des

commentaires que peut-etre on avait déja faits et qu'on allait porter au château.

De plus, il était singulier que ce voyageur et son laquais fussent restés un secret pour d'Artagnan, malgré
toutes les questions adressées par lui a l'hôte, qui semblait le connaître parfaitement. Le mousquetaire se

fit donc renseigner sur les salines et prit le chemin des marais, laissant la mer a sa droite et pénétrant dans

cette plaine vaste et désolée qui ressemble a une mer de boue, dont ça et la quelques cretes de sel

argentent les ondulations.

Furet marchait a merveille avec ses petits pieds nerveux, sur les chaussées larges d'un pied qui divisent
les salines.

D'Artagnan, rassuré sur les conséquences d'une chute qui aboutirait a un bain froid, le laissait faire, se
contentant, lui, de regarder a l'horizon les trois rochers aigus qui sortaient pareils a des fers de lance du

sein de la plaine sans verdure.

Piriac, le bourg de Batz et Le Croisic, semblables les uns aux autres, attiraient et suspendaient son
attention. Si le voyageur se retournait pour mieux s'orienter, il voyait de l'autre côté un horizon de trois

autres clochers, Guérande, Le Pouliguen, Saint- Joachim, qui, dans leur circonférence, lui figuraient un

jeu de quilles, dont Furet et lui n'étaient que la boule vagabonde. Piriac était le premier petit port sur sa

droite. Il s'y rendit, le nom des principaux sauniers a la bouche. Au moment ou il visita le petit port de

Piriac, cinq gros chalands chargés de pierres s'en éloignaient.

Il parut étrange a d'Artagnan que des pierres partissent d'un pays ou l'on n'en trouve pas. Il eut recours a
toute l'aménité de M. Agnan pour demander aux gens du port la cause de cette singularité. Un vieux

pecheur répondit a M. Agnan que les pierres ne venaient pas de Piriac, ni des marais, bien entendu.

- D'ou viennent-elles, alors? demanda le mousquetaire.

- Monsieur, elles viennent de Nantes et de Paimboeuf.

- Ou donc vont-elles?

- Monsieur, a Belle-Île.

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