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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

Chapitre LXXI - Une procession a Vannes

Chapitre I - La lettre

Vers le milieu du mois de mai de l'année 1660, a neuf heures du matin, lorsque le soleil déja chaud
séchait la rosée sur les ravenelles du château de Blois, une petite cavalcade, composée de trois hommes

et de deux pages, rentra par le pont de la ville sans produire d'autre effet sur les promeneurs du quai qu'un

premier mouvement de la main a la tete pour saluer, et un second mouvement de la langue pour exprimer

cette idée dans le plus pur français qui se parle en France:

- Voici Monsieur qui revient de la chasse.

Et ce fut tout.

Cependant, tandis que les chevaux gravissaient la pente raide qui de la riviere conduit au château,
plusieurs courtauds de boutique s'approcherent du dernier cheval, qui portait, pendus a l'arçon de la selle,

divers oiseaux attachés par le bec.

A cette vue, les curieux manifesterent avec une franchise toute rustique leur dédain pour une aussi
maigre capture, et apres une dissertation qu'ils firent entre eux sur le désavantage de la chasse au vol, ils

revinrent a leurs occupations. Seulement un des curieux, gros garçon joufflu et de joyeuse humeur, ayant

demandé pourquoi Monsieur, qui pouvait tant s'amuser, grâce a ses gros revenus, se contentait d'un si

piteux divertissement:

- Ne sais-tu pas, lui fut-il répondu, que le principal divertissement de Monsieur est de s'ennuyer?

Le joyeux garçon haussa les épaules avec un geste qui signifiait clair comme le jour: «En ce cas, j'aime
mieux etre Gros-Jean que d'etre prince.» Et chacun reprit ses travaux.

Cependant Monsieur continuait sa route avec un air si mélancolique et si majestueux a la fois qu'il eut
certainement fait l'admiration des spectateurs s'il eut eu des spectateurs; mais les bourgeois de Blois ne

pardonnaient pas a Monsieur d'avoir choisi cette ville si gaie pour s'y ennuyer a son aise; et toutes les fois

qu'ils apercevaient l'auguste ennuyé, ils s'esquivaient en bâillant ou rentraient la tete dans l'intérieur de

leurs chambres, pour se soustraire a l'influence soporifique de ce long visage bleme, de ces yeux noyés et

de cette tournure languissante. En sorte que le digne prince était a peu pres sur de trouver les rues

désertes chaque fois qu'il s'y hasardait.

Or, c'était de la part des habitants de Blois une irrévérence bien coupable, car Monsieur était, apres le roi,
et meme avant le roi peut-etre, le plus grand seigneur du royaume En effet, Dieu, qui avait accordé a

Louis XIV, alors régnant, le bonheur d'etre le fils de Louis XIII, avait accordé a Monsieur l'honneur

d'etre le fils de Henri IV. Ce n'était donc pas, ou du moins ce n'eut pas du etre un mince sujet d'orgueil

pour la ville de Blois, que cette préférence a elle donnée par Gaston d'Orléans, qui tenait sa cour dans

l'ancien château des États.

Mais il était dans la destinée de ce grand prince d'exciter médiocrement partout ou il se rencontrait
l'attention du public et son admiration. Monsieur en avait pris son parti avec l'habitude. C'est peut-etre ce

qui lui donnait cet air de tranquille ennui. Monsieur avait été fort occupé dans sa vie.

On ne laisse pas couper la tete a une douzaine de ses meilleurs amis sans que cela cause quelque tracas.
Or, comme depuis l'avenement de M. Mazarin on n'avait coupé la tete a personne, Monsieur n'avait plus

eu d'occupation, et son moral s'en ressentait. La vie du pauvre prince était donc fort triste. Apres sa petite

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