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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

inconnu, et il prenait cet enthousiasme du cardinal pour le dire d'un mourant.

Le cardinal était retombé sur son oreiller.

- Pour cette fois, adieu, Sire... adieu, murmura Mazarin... je suis las et j'ai encore un rude chemin a faire
avant de me présenter devant mon nouveau maître. Adieu, Sire.

Le jeune roi sentit des larmes dans ses yeux; il se pencha sur le mourant, déja a moitié cadavre... puis il
s'éloigna précipitamment.

Chapitre XLIX - La premiere apparition de Colbert

Toute la nuit se passa en angoisses communes, au mourant et au roi.

Le mourant attendait sa délivrance.

Le roi attendait sa liberté.

Louis ne se coucha point. Une heure apres sa sortie de la chambre du cardinal, il sut que le mourant,
reprenant un peu de forces, s'était fait habiller, farder, peigner, et qu'il avait voulu recevoir les

ambassadeurs.

Pareil a Auguste, il considérait sans doute le monde comme un grand théâtre, et voulait jouer proprement
le dernier acte de sa comédie.

Anne d'Autriche ne reparut plus chez le cardinal, elle n'avait plus rien a y faire. Les convenances furent
un prétexte a son absence. Au reste, le cardinal ne s'enquit point d'elle: le conseil que la reine avait donné

a son fils lui était resté sur le coeur. Vers minuit, encore tout fardé, Mazarin entra en agonie. Il avait revu

son testament et comme ce testament était l'expression exacte de sa volonté, et qu'il craignait qu'une

influence intéressée ne profitât de sa faiblesse pour faire changer quelque chose a ce testament, il avait

donné le mot d'ordre a Colbert, lequel se promenait dans le corridor qui conduisait a la chambre a

coucher du cardinal, comme la plus vigilante des sentinelles. Le roi, renfermé chez lui, dépechait toutes

les heures sa nourrice vers l'appartement de Mazarin, avec ordre de lui rapporter le bulletin exact de la

santé du cardinal.

Apres avoir appris que Mazarin s'était fait habiller, farder, peigner et avait reçu les ambassadeurs, Louis
apprit que l'on commençait pour le cardinal les prieres des agonisants.

A une heure du matin, Guénaud avait essayé le dernier remede, dit remede héroique. C'était un reste des
vieilles habitudes de ce temps d'escrime, qui allait disparaître pour faire place a un autre temps, que de

croire que l'on pouvait garder contre la mort quelque bonne botte secrete. Mazarin, apres avoir pris le

remede, respira pendant pres de dix minutes.

Aussitôt, il donna l'ordre que l'on répandît en tout lieu et tout de suite le bruit d'une crise heureuse.

Le roi, a cette nouvelle, sentit passer comme une sueur froide sur son front: il avait entrevu le jour de la
liberté, l'esclavage lui paraissait plus sombre, et moins acceptable que jamais.

Mais le bulletin qui suivit changea entierement la face des choses.

Mazarin ne respirait plus du tout, et suivait a peine les prieres que le curé de Saint-Nicolas-des-Champs
récitait aupres de lui. Le roi se remit a marcher avec agitation dans sa chambre, et a consulter, tout en

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