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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
Blois, aussi paisible le matin, nous l'avons vu, que le lac le plus calme du monde, a l'annonce de l'arrivée royale, s'emplit soudain de tumulte et de bourdonnement. Tous les valets du château, sous l'inspection des officiers, allaient en ville quérir les provisions, et dix courriers a cheval galopaient vers les réserves de Chambord pour chercher le gibier, aux pecheries du Beuvron pour le poisson, aux serres de Cheverny pour les fleurs et pour les fruits. On tirait du garde-meuble les tapisseries précieuses, les lustres a grands chaînons dorés; une armée de pauvres balayaient les cours et lavaient les devantures de pierre, tandis que leurs femmes foulaient les prés au-dela de la Loire pour récolter des jonchées de verdure et de fleurs des champs. Toute la ville, pour ne pas demeurer au-dessous de ce luxe de propreté, faisait sa toilette a grand renfort de brosses, de balais et d'eau.
Les ruisseaux de la ville supérieure, gonflés par ces lotions continues, devenaient fleuves au bas de la ville, et le petit pavé, parfois tres boueux, il faut le dire, se nettoyait, se diamantait aux rayons amis du soleil.
Enfin, les musiques se préparaient, les tiroirs se vidaient; on accaparait chez les marchands cires, rubans et noeuds d'épées; les ménageres faisaient provision de pain, de viandes et d'épices. Déja meme bon nombre de bourgeois, dont la maison était garnie comme pour soutenir un siege, n'ayant plus a s'occuper de rien, endossaient des habits de fete et se dirigeaient vers la porte de la ville pour etre les premiers a signaler ou a voir le cortege. Ils savaient bien que le roi n'arriverait qu'a la nuit, peut-etre meme au matin suivant. Mais qu'est-ce que l'attente, sinon une sorte de folie, et qu'est-ce que la folie, sinon un exces d'espoir? Dans la ville basse, a cent pas a peine du château des États, entre le mail et le château, dans une rue assez belle qui s'appelait alors rue Vieille, et qui devait en effet etre bien vieille, s'élevait un vénérable édifice, a pignon aigu, a forme trapue et large ornée de trois fenetres sur la rue au premier étage, de deux au second, et d'un petit oeil-de-boeuf au troisieme.
Sur les côtés de ce triangle on avait récemment construit un parallélogramme assez vaste qui empiétait sans façon sur la rue, selon les us tout familiers de l'édilité d'alors. La rue s'en voyait bien rétrécie d'un quart, mais la maison s'en trouvait élargie de pres de moitié; n'est-ce pas la une compensation suffisante?
Une tradition voulait que cette maison a pignon aigu fut habitée, du temps de Henri III, par un conseiller des États que la reine Catherine était venue, les uns disent visiter, les autres étrangler. Quoi qu'il en soit, la bonne dame avait du poser un pied circonspect sur le seuil de ce bâtiment.
Apres le conseiller mort par strangulation ou mort naturellement, il n'importe, la maison avait été vendue, puis abandonnée, enfin isolée des autres maisons de la rue. Vers le milieu du regne de Louis XIII seulement, un Italien nommé Cropoli, échappé des cuisines du maréchal d'Ancre, était venu s'établir en cette maison. Il y avait fondé une petite hôtellerie ou se fabriquait un macaroni tellement raffiné, qu'on en venait quérir ou manger la de plusieurs lieues a la ronde.
L'illustration de la maison était venue de ce que la reine Marie de Médicis, prisonniere, comme on sait, au château des États, en avait envoyé chercher une fois.
C'était précisément le jour ou elle s'était évadée par la fameuse fenetre. Le plat de macaroni était resté sur la table, effleuré seulement par la bouche royale.
De cette double faveur faite a la maison triangulaire, d'une strangulation et d'un macaroni, l'idée était venue au pauvre Cropoli de nommer son hôtellerie d'un titre pompeux. Mais sa qualité d'Italien n'était pas une recommandation en ce temps-la, et son peu de fortune soigneusement cachée l'empechait de se mettre trop en évidence. Quand il se vit pres de mourir, ce qui arriva en 1643, apres la mort du roi Louis
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