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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
- Monseigneur, il y a deux mois que je sais ce secret; vous voyez que je l'ai bien gardé.
- Allez, Guénaud, j'aurai soin de votre fortune; allez, et dites a Brienne de m'envoyer un commis; qu'on appelle M. Colbert. Allez.
Chapitre XLIV - Colbert
Colbert n'était pas loin.
Durant toute la soirée, il s'était tenu dans un corridor, causant avec Bernouin, avec Brienne, et commentant, avec l'habileté ordinaire des gens de cour, les nouvelles qui se dessinaient comme les bulles d'air sur l'eau a la surface de chaque événement. Il est temps, sans doute, de tracer, en quelques mots, un des portraits les plus intéressants de ce siecle, et de le tracer avec autant de vérité peut-etre que les peintres contemporains l'ont pu faire. Colbert fut un homme sur lequel l'historien et le moraliste ont un droit égal.
Il avait treize ans de plus que Louis XIV, son maître futur.
D'une taille médiocre, plutôt maigre que gras, il avait l'oeil enfoncé, la mine basse, les cheveux gros, noirs et rares, ce qui, disent les biographes de son temps, lui fit prendre de bonne heure la calotte. Un regard plein de sévérité, de dureté meme; une sorte de roideur qui, pour les inférieurs, était de la fierté, pour les supérieurs, une affectation de vertu digne; la morgue sur toutes choses, meme lorsqu'il était seul a se regarder dans une glace: voila pour l'extérieur du personnage.
Au moral, on vantait la profondeur de son talent pour les comptes, son ingéniosité a faire produire la stérilité meme. Colbert avait imaginé de forcer les gouverneurs des places frontieres a nourrir les garnisons sans solde de ce qu'ils tiraient des contributions. Une si précieuse qualité donna l'idée a M. le cardinal Mazarin de remplacer Joubert, son intendant qui venait de mourir, par M. Colbert, qui rognait si bien les portions.
Colbert peu a peu se lançait a la cour, malgré la médiocrité de sa naissance, car il était fils d'un homme qui vendait du vin comme son pere, qui ensuite avait vendu du drap, puis des étoffes de soie. Colbert, destiné d'abord au commerce, avait été commis chez un marchand de Lyon, qu'il avait quitté pour venir a Paris dans l'étude d'un procureur au Châtelet nommé Biterne. C'est ainsi qu'il avait appris l'art de dresser un compte et l'art plus précieux de l'embrouiller.
Cette roideur de Colbert lui avait fait le plus grand bien, tant il est vrai que la fortune, lorsqu'elle a un caprice, ressemble a ces femmes de l'Antiquité dont rien au physique et au moral des choses et des hommes ne rebute la fantaisie.
Colbert, placé chez Michel Letellier, secrétaire d'État en 1648, par son cousin Colbert, seigneur de Saint-Pouange, qui le favorisait, reçut un jour du ministre une commission pour le cardinal Mazarin. Son Éminence le cardinal jouissait alors d'une santé florissante, et les mauvaises années de la Fronde n'avaient pas encore compté triple et quadruple pour lui. Il était a Sedan, fort empeché d'une intrigue de cour dans laquelle Anne d'Autriche paraissait vouloir déserter sa cause.
Cette intrigue, Letellier en tenait les fils. Il venait de recevoir une lettre d'Anne d'Autriche, lettre fort précieuse pour lui et fort compromettante pour Mazarin; mais comme il jouait déja le rôle double qui lui servit si bien, et qu'il ménageait toujours deux ennemis pour tirer parti de l'un et de l'autre, soit en les brouillant plus qu'ils ne l'étaient, soit en les réconciliant, Michel Letellier voulut envoyer a Mazarin la
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