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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
le prince toute animation ressemblait a de la colere. Or, a cause de sa qualité, tout le monde a la cour respectait M. le prince, et beaucoup meme, ne voyant que l'homme, poussaient le respect jusqu'a la terreur.
Donc, Louis de Condé s'avança vers le comte de La Fere et Raoul avec l'intention marquée d'etre salué par l'un et d'adresser la parole a l'autre.
Nul ne saluait avec plus de grâce réservée que le comte de La Fere. Il dédaignait de mettre dans une révérence toutes les nuances qu'un courtisan n'emprunte d'ordinaire qu'a la meme couleur: le désir de plaire. Athos connaissait sa valeur personnelle et saluait un prince comme un homme, corrigeant par quelque chose de sympathique et d'indéfinissable ce que pouvait avoir de blessant pour l'orgueil du rang supreme l'inflexibilité de son attitude.
Le prince allait parler a Raoul. Athos le prévint.
- Si M. le vicomte de Bragelonne, dit-il, n'était pas un des tres humbles serviteurs de Votre Altesse, je le prierais de prononcer mon nom devant vous... mon prince.
- J'ai l'honneur de parler a M. le comte de La Fere, dit aussitôt M. de Condé.
- Mon protecteur, ajouta Raoul en rougissant.
- L'un des plus honnetes hommes du royaume, continua le prince; l'un des premiers gentilshommes de France, et dont j'ai oui dire tant de bien, que souvent je désirais de le compter au nombre de mes amis.
- Honneur dont je ne serais digne, monseigneur, répliqua Athos, que par mon respect et mon admiration pour Votre Altesse.
- M. de Bragelonne, dit le prince, est un bon officier qui, on le voit, a été a bonne école. Ah! monsieur le comte, de votre temps, les généraux avaient des soldats...
- C'est vrai, monseigneur; mais aujourd'hui, les soldat sont des généraux.
Ce compliment, qui sentait si peu son flatteur, fit tressaillir de joie un homme que toute l'Europe regardait comme un héros et qui pouvait etre blasé sur la louange.
- Il est fâcheux pour moi, repartit le prince, que vous vous soyez retiré du service, monsieur le comte; car, incessamment, il faudra que le roi s'occupe d'une guerre avec la Hollande ou d'une guerre avec l'Angleterre, et les occasions ne manqueront point pour un homme comme vous qui connaît la Grande-Bretagne comme la France.
- Je crois pouvoir vous dire, monseigneur, que j'ai sagement fait de me retirer du service, dit Athos en souriant. La France et la Grande-Bretagne vont désormais vivre comme deux soeurs, si j'en crois mes pressentiments.
- Vos pressentiments?
- Tenez, monseigneur, écoutez ce qui se dit la-bas a la table de M. le cardinal.
- Au jeu?
- Au jeu... Oui, monseigneur.
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