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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

- Et vous le nommez?

- M. d'Artagnan, autrefois lieutenant des mousquetaires de Votre Majesté.

Anne d'Autriche rougit, Mazarin devint honteux et jaune; Louis XIV s'assombrit, et une goutte de sueur
tomba de son front pâle.

- Quels hommes! murmura-t-il.

Et, involontairement, il lança au ministre un coup d'oeil qui l'eut épouvanté, si Mazarin n'eut pas en ce
moment caché sa tete sous l'oreiller.

- Monsieur, s'écria le jeune duc d'Anjou en posant sa main blanche et fine comme celle d'une femme sur
le bras d'Athos, dites a ce brave homme, je vous prie, que Monsieur, frere du roi, boira demain a sa santé

devant cent des meilleurs gentilshommes de France.

Et en achevant ces mots, le jeune homme, s'apercevant que l'enthousiasme avait dérangé une de ses
manchettes, s'occupa de la rétablir avec le plus grand soin.

- Causons d'affaires, Sire, interrompit Mazarin, qui ne s'enthousiasmait pas et qui n'avait pas de
manchettes.

- Oui, monsieur, répliqua Louis XIV. Entamez votre communication, monsieur le comte, ajouta-t-il en se
tournant vers Athos.

Athos commença en effet, et proposa solennellement la main de lady Henriette Stuart au jeune prince
frere du roi. La conférence dura une heure; apres quoi, les portes de la chambre furent ouvertes aux

courtisans, qui reprirent leurs places comme si rien n'avait été supprimé pour eux dans les occupations de

cette soirée.

Athos se retrouva alors pres de Raoul, et le pere et le fils purent se serrer la main.

Chapitre XLII - Ou M. de Mazarin se fait prodigue

Pendant que Mazarin cherchait a se remettre de la chaude alarme qu'il venait d'avoir, Athos et Raoul
échangeaient quelques mots dans un coin de la chambre.

- Vous voila donc a Paris, Raoul? dit le comte.

- Oui, monsieur, depuis que M. le prince est revenu.

- Je ne puis m'entretenir avec vous en ce lieu, ou l'on nous observe, mais je vais tout a l'heure retourner
chez moi, et je vous y attends aussitôt que votre service le permettra.

Raoul s'inclina. M. le prince venait droit a eux. Le prince avait ce regard clair et profond qui distingue les
oiseaux de proie de l'espece noble; sa physionomie elle-meme offrait plusieurs traits distinctifs de cette

ressemblance. On sait que, chez le prince de Condé, le nez aquilin sortait aigu, incisif, d'un front

légerement fuyant et plus bas que haut; ce qui, au dire des railleurs de la cour, gens impitoyables meme

pour le génie, constituait plutôt un bec d'aigle qu'un nez humain a l'héritier des illustres princes de la

maison de Condé. Ce regard pénétrant, cette expression impérieuse de toute la physionomie, troublaient

ordinairement ceux a qui le prince adressait la parole plus que ne l'eut fait la majesté ou la beauté

réguliere du vainqueur de Rocroy. D'ailleurs, la flamme montait si vite a ces yeux saillants, que chez M.

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