|
Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
- Il faudra toujours, monsieur le frondeur, dit Mazarin gaiement, que, du roi, l'affaire dont vous vous etes chargé...
- Dont on m'a chargé, monseigneur, je ne cours pas apres les affaires.
- Soit! il faudra, dis-je, que cette négociation passe un peu par mes mains... Ne perdons pas un temps précieux... dites-moi les conditions.
- J'ai eu l'honneur d'assurer a Votre Éminence que la lettre seule de Sa Majesté le roi Charles II contenait la révélation de son désir.
- Tenez! vous etes ridicule avec votre roideur, monsieur Athos. On voit que vous vous etes frotté aux puritains de la-bas... Votre secret, je le sais mieux que vous, et vous avez eu tort, peut- etre, de ne pas avoir quelques égards pour un homme tres vieux et tres souffrant, qui a beaucoup travaillé dans sa vie et tenu bravement la campagne pour ses idées, comme vous pour les vôtres... Vous ne voulez rien dire? bien; vous ne voulez pas me communiquer votre lettre?... a merveille; venez avec moi dans ma chambre, vous allez parler au roi... et devant le roi... Maintenant, un dernier mot: Qui donc vous a donné la Toison? Je me rappelle que vous passiez pour avoir la Jarretiere; mais quant a la Toison, je ne savais pas...
- Récemment, monseigneur, l'Espagne, a l'occasion du mariage de Sa Majesté Louis XIV, a envoyé au roi Charles II un brevet de la Toison en blanc; Charles II me l'a transmis aussitôt, en remplissant le blanc avec mon nom.
Mazarin se leva, et, s'appuyant sur le bras de Bernouin, il rentra dans sa ruelle, au moment ou l'on annonçait dans la chambre: «Monsieur le prince!»
Le prince de Condé, le premier prince du sang, le vainqueur de Rocroy, de Lens et de Nordlingen, entrait en effet chez Mgr de Mazarin, suivi de ses gentilshommes, et déja il saluait le roi, quand le Premier ministre souleva son rideau.
Athos eut le temps d'apercevoir Raoul serrant la main du comte de Guiche, et d'échanger un sourire contre son respectueux salut. Il eut le temps de voir aussi la figure rayonnante du cardinal, lorsqu'il aperçut devant lui, sur la table, une masse énorme d'or que le comte de Guiche avait gagnée, par une heureuse veine, depuis que Son Éminence lui avait confié les cartes. Aussi, oubliant ambassadeur, ambassade et prince, sa premiere pensée fut- elle pour l'or.
- Quoi! s'écria le vieillard, tout cela... de gain?
- Quelque chose comme cinquante mille écus; oui, monseigneur, répliqua le comte de Guiche en se levant. Faut-il que je rende la place a Votre Éminence ou que je continue?
- Rendez, rendez! Vous etes un fou. Vous reperdriez tout ce que vous avez gagné, peste!
- Monseigneur, dit le prince de Condé en saluant.
- Bonsoir, monsieur le prince, dit le ministre d'un ton léger; c'est bien aimable a vous de rendre visite a un ami malade.
- Un ami!... murmura le comte de La Fere en voyant avec stupeur cette alliance monstrueuse de mots; ami! lorsqu'il s'agit de Mazarin et de Condé.
|