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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
ressortir d'autant plus la pâleur maladive du reste de la figure et le jaune luisant du front. Seulement les yeux en prenaient un éclat plus vif, et sur ces yeux de malade s'attachaient de temps en temps les regards inquiets du roi, des reines et des courtisans. Le fait est que les deux yeux du signor Mazarin étaient les étoiles plus ou moins brillantes sur lesquelles la France du XVIIeme siecle lisait sa destinée chaque soir et chaque matin.
Monseigneur ne gagnait ni ne perdait; il n'était donc ni gai ni triste. C'était une stagnation dans laquelle n'eut pas voulu le laisser Anne d'Autriche, pleine de compassion pour lui; mais, pour attirer l'attention du malade par quelque coup d'éclat, il eut fallu gagner ou perdre. Gagner, c'était dangereux, parce que Mazarin eut changé son indifférence en une laide grimace; perdre, c'était dangereux aussi, parce qu'il eut fallu tricher, et que l'infante, veillant au jeu de sa belle-mere, se fut sans doute récriée sur sa bonne disposition pour M. de Mazarin.
Profitant de ce calme, les courtisans causaient. M. de Mazarin, lorsqu'il n'était pas de mauvaise humeur, était un prince débonnaire, et lui, qui n'empechait personne de chanter, pourvu que l'on payât, n'était pas assez tyran pour empecher que l'on parlât, pourvu qu'on se décidât a perdre.
Donc l'on causait. A la premiere table, le jeune frere du roi, Philippe, duc d'Anjou, mirait sa belle figure dans la glace d'une boîte. Son favori, le chevalier de Lorraine, appuyé sur le fauteuil du prince, écoutait avec une secrete envie le comte de Guiche, autre favori de Philippe, qui racontait, en des termes choisis, les différentes vicissitudes de fortune du roi aventurier Charles II. Il disait, comme des événements fabuleux, toute l'histoire de ses pérégrinations dans l'Écosse, et ses terreurs quand les partis ennemis le suivaient a la piste; les nuits passées dans des arbres; les jours passés dans la faim et le combat. Peu a peu, le sort de ce roi malheureux avait intéressé les auditeurs a tel point que le jeu languissait, meme a la table royale, et que le jeune roi, pensif, l'oeil perdu, suivait, sans paraître y donner d'attention, les moindres détails de cette odyssée, fort pittoresquement racontée par le comte de Guiche.
La comtesse de Soissons interrompit le narrateur:
- Avouez, comte, dit-elle, que vous brodez.
- Madame, je récite, comme un perroquet, toutes les histoires que différents Anglais m'ont racontées. Je dirai meme, a ma honte, que je suis textuel comme une copie.
- Charles II serait mort s'il avait enduré tout cela.
Louis XIV souleva sa tete intelligente et fiere.
- Madame, dit-il d'une voix posée qui sentait encore l'enfant timide, M. le cardinal vous dira que, dans ma minorité, les affaires de France ont été a l'aventure... et que si j'eusse été plus grand et obligé de mettre l'épée a la main, ç'aurait été quelquefois pour la soupe du soir.
- Dieu merci! repartit le cardinal, qui parlait pour la premiere fois, Votre Majesté exagere, et son souper a toujours été cuit a point avec celui de ses serviteurs.
Le roi rougit.
- Oh! s'écria Philippe étourdiment, de sa place et sans cesser de se mirer, je me rappelle qu'une fois, a Melun, ce souper n'était mis pour personne, et que le roi mangea les deux tiers d'un morceau de pain dont il m'abandonna l'autre tiers.
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