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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

Et il étendit a terre une vaste couverture et vida dessus la premiere sacoche. Autant fit Planchet de la
seconde; puis d'Artagnan, tout frémissant, éventra la troisieme a coups de couteau. Lorsque Planchet

entendit le bruit agaçant de l'argent et de l'or, lorsqu'il vit bouillonner hors du sac les écus reluisants qui

frétillaient comme des poissons hors de l'épervier, lorsqu'il se sentit trempant jusqu'au mollet dans cette

marée toujours montante de pieces fauves ou argentées, le saisissement le prit, il tourna sur lui-meme

comme un homme foudroyé, et vint s'abattre lourdement sur l'énorme monceau que sa pesanteur fit

crouler avec un fracas indescriptible. Planchet, suffoqué par la joie, avait perdu connaissance.

D'Artagnan lui jeta un verre de vin blanc au visage, ce qui le rappela incontinent a la vie.

- Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! disait Planchet essuyant sa moustache et sa barbe.

En ce temps-la comme aujourd'hui, les épiciers portaient la moustache cavaliere et la barbe de
lansquenet; seulement les bains d'argent, déja tres rares en ce temps-la, sont devenus a peu pres inconnus

aujourd'hui.

- Mordioux! dit d'Artagnan, il y a la cent mille livres a vous, monsieur mon associé. Tirez votre épingle,
s'il vous plaît; moi, je vais tirer la mienne.

- Oh! la belle somme, monsieur d'Artagnan, la belle somme!

- Je regrettais un peu la somme qui te revient, il y a une demi-heure, dit d'Artagnan; mais a présent, je ne
la regrette plus, et tu es un brave épicier, Planchet. Ça! faisons de bons comptes, puisque les bons

comptes, dit-on, font de bons amis.

- Oh! racontez-moi d'abord toute l'histoire, dit Planchet: ce doit etre encore plus beau que l'argent.

- Ma foi, répliqua d'Artagnan se caressant la moustache, je ne dis pas non, et si jamais l'historien pense a
moi pour le renseigner, il pourra dire qu'il n'aura pas puisé a une mauvaise source. Écoute donc, Planchet,

je vais conter.

- Et moi faire des piles, dit Planchet. Commencez, mon cher patron.

- Voici, dit d'Artagnan en prenant haleine.

- Voila, dit Planchet en ramassant sa premiere poignée d'écus.

Chapitre XXXIX - Le jeu de M. de Mazarin

Dans une grande chambre du Palais-Royal, tendue de velours sombre que rehaussaient les bordures
dorées d'un grand nombre de magnifiques tableaux, on voyait, le soir meme de l'arrivée de nos deux

Français, toute la cour réunie devant l'alcôve de M. le cardinal Mazarin, qui donnait a jouer au roi et a la

reine.

Un petit paravent séparait trois tables dressées dans la chambre. A l'une de ces tables, le roi et les deux
reines étaient assis; Louis XIV, placé en face de la jeune reine, sa femme, lui souriait avec une

expression de bonheur tres réel.

Anne d'Autriche tenait les cartes contre le cardinal, et sa bru l'aidait au jeu, lorsqu'elle ne souriait pas a
son époux. Quant au cardinal, qui était couché avec une figure fort amaigrie, fort fatiguée, son jeu était

tenu par la comtesse de Soissons, et il y plongeait un regard incessant plein d'intéret et de cupidité.

Le cardinal s'était fait farder par Bernouin; mais le rouge qui brillait aux pommettes seules faisait

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