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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

l'amour filial.

Mais rendons-lui cette justice que, sans le hasard et Mlle de Montalais, deux démons tentateurs, Raoul,
apres le message accompli, se fut mis a galoper vers la demeure de son pere en retournant la tete sans

doute, mais sans s'arreter un seul instant, eut-il vu Louise lui tendre les bras.

Aussi, la premiere partie du trajet fut-elle donnée par Raoul au regret du passé qu'il venait de quitter si
vite, c'est-a-dire a l'amante; l'autre moitié a l'ami qu'il allait retrouver, trop lentement au gré de ses désirs.

Raoul trouva la porte du jardin ouverte et lança son cheval sous l'allée, sans prendre garde aux grands

bras que faisait, en signe de colere, un vieillard vetu d'un tricot de laine violette et coiffé d'un large

bonnet de velours râpé. Ce vieillard, qui sarclait de ses doigts une plate- bande de rosiers nains et de

marguerites, s'indignait de voir un cheval courir ainsi dans ses allées sablées et ratissées.

Il hasarda meme un vigoureux hum! qui fit retourner le cavalier. Ce fut alors un changement de
scene; car aussitôt qu'il eut vu le visage de Raoul, ce vieillard se redressa et se mit a courir dans la

direction de la maison avec des grognements interrompus qui semblaient etre chez lui le paroxysme d'une

joie folle. Raoul arriva aux écuries, remit son cheval a un petit laquais, et enjamba le perron avec une

ardeur qui eut bien réjoui le coeur de son pere.

Il traversa l'antichambre, la salle a manger et le salon sans trouver personne; enfin, arrivé a la porte de M.
le comte de La Fere, il heurta impatiemment et entra presque sans attendre le mot: Entrez! que lui

jeta une voix grave et douce tout a la fois. Le comte était assis devant une table couverte de papiers et de

livres: c'était bien toujours le noble et le beau gentilhomme d'autrefois, mais le temps avait donné a sa

noblesse, a sa beauté, un caractere plus solennel et plus distinct. Un front blanc et sans rides sous ses

longs cheveux plus blancs que noirs, un oeil perçant et doux sous des cils de jeune homme, la moustache

fine et a peine grisonnante, encadrant des levres d'un modele pur et délicat, comme si jamais elles

n'eussent été crispées par les passions mortelles; une taille droite et souple, une main irréprochable mais

amaigrie, voila quel était encore l'illustre gentilhomme dont tant de bouches illustres avaient fait l'éloge

sous le nom d'Athos. Il s'occupait alors de corriger les pages d'un cahier manuscrit, tout entier rempli de

sa main. Raoul saisit son pere par les épaules, par le cou, comme il put, et l'embrassa si tendrement, si

rapidement, que le comte n'eut pas la force ni le temps de se dégager, ni de surmonter son émotion

paternelle.

- Vous ici, vous voici, Raoul! dit-il, est-ce bien possible?

- Oh! monsieur, monsieur, quelle joie de vous revoir!

- Vous ne me répondez pas, vicomte. Avez-vous un congé pour etre a Blois, ou bien est-il arrivé quelque
malheur a Paris?

- Dieu merci! monsieur, répliqua Raoul en se calmant peu a peu, il n'est rien arrivé que d'heureux; le roi
se marie, comme j'ai eu l'honneur de vous le mander dans ma derniere lettre, et il part pour l'Espagne. Sa

Majesté passera par Blois.

- Pour rendre visite a Monsieur?

- Oui, monsieur le comte. Aussi, craignant de le prendre a l'improviste, ou désirant lui etre
particulierement agréable, M. le prince m'a-t-il envoyé pour préparer les logements.

- Vous avez vu Monsieur? demanda le comte vivement.

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