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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

- Dame! vous serez la chez vous, et ce sera le refuge dont vous me parliez tout a l'heure.

- Moi, je serais votre obligé a ce point, milord! En vérité, j'en ai honte!

- Non pas, monsieur, reprit Monck avec un fin sourire, non pas, c'est moi qui serai le vôtre.

Et serrant la main du mousquetaire:

- Je vais faire dresser l'acte de donation, dit-il.

Et il sortit.

D'Artagnan le regarda s'éloigner et demeura pensif et meme ému.

- Enfin, dit-il, voila pourtant un brave homme. Il est triste de sentir seulement que c'est par peur de moi et
non par affection qu'il agit ainsi. Eh! bien! je veux que l'affection lui vienne.

Puis, apres un instant de réflexion plus profonde:

- Bah! dit-il, a quoi bon? C'est un Anglais!

Et il sortit, a son tour, un peu étourdi de ce combat.

- Ainsi, dit-il, me voila propriétaire. Mais comment diable partager le cottage avec Planchet? A moins
que je ne lui donne les terres et que je ne prenne le château, ou bien que ce ne soit lui qui ne prenne le

château, et moi... Fi donc! M. Monck ne souffrirait point que je partageasse avec un épicier une maison

qu'il a habitée! Il est trop fier pour cela! D'ailleurs, pourquoi en parler? Ce n'est point avec l'argent de la

société que j'ai acquis cet immeuble; c'est avec ma seule intelligence; il est donc bien a moi. Allons

retrouver Athos.

Et il se dirigea vers la demeure du comte de La Fere.

Chapitre XXXVII - Comment d'Artagnan régla le passif de la société avant d'établir son actif

«Décidément, se dit d'Artagnan, je suis en veine. Cette étoile qui luit une fois dans la vie de tout homme,
qui a lui pour Job et pour Irus, le plus malheureux des Juifs et le plus pauvre des Grecs, vient enfin de

luire pour moi. Je ne ferai pas de folie, je profiterai; c'est assez tard pour que je sois raisonnable.»

Il soupa ce soir-la de fort bonne humeur avec son amis Athos, ne lui parla pas de la donation attendue,
mais ne put s'empecher, tout en mangeant, de questionner son ami sur les provenances, les semailles, les

plantations.

Athos répondit complaisamment, comme il faisait toujours. Son idée était que d'Artagnan voulait devenir
propriétaire; seulement, il se prit plus d'une fois a regretter l'humeur si vive, les saillies si divertissantes

du gai compagnon d'autrefois. D'Artagnan, en effet, profitait du reste de graisse figée sur l'assiette pour y

tracer des chiffres et faire des additions d'une rotondité surprenante.

L'ordre ou plutôt la licence d'embarquement arriva chez eux le soir. Tandis qu'on remettait le papier au
comte, un autre messager tendait a d'Artagnan une petite liasse de parchemins revetus de tous les sceaux

dont se pare la propriété fonciere en Angleterre. Athos le surprit a feuilleter ces différents actes, qui

établissaient la transmission de propriété. Le prudent Monck, d'autres eussent dit le généreux Monck,

avait commué la donation en une vente, et reconnaissait avoir reçu la somme de quinze mille livres pour

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