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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
- Et vous seriez grondé! Ah! vicomte, on voit bien que vous venez de la cour: vous etes peureux comme le roi. Peste! a Blois, nous nous passons mieux que cela du consentement de papa! Demandez a Malicorne.
Et, sur ces mots, la folle jeune fille mit Raoul a la porte par les épaules; celui-ci se glissa le long du porche, retrouva son cheval, sauta dessus et partit comme s'il eut les huit gardes de Monsieur a ses trousses.
Chapitre IV - Le pere et le fils
Raoul suivit la route bien connue, bien chere a sa mémoire, qui conduisait de Blois a la maison du comte de La Fere. Le lecteur nous dispensera d'une description nouvelle de cette habitation. Il y a pénétré avec nous en d'autres temps; il la connaît. Seulement, depuis le dernier voyage que nous y avons fait, les murs avaient pris une teinte plus grise, et la brique des tons de cuivre plus harmonieux; les arbres avaient grandi, et tel autrefois allongeait ses bras greles par-dessus les haies, qui maintenant, arrondi, touffu, luxuriant, jetait au loin, sous ses rameaux gonflés de seve, l'ombre épaisse des fleurs ou des fruits pour le passant.
Raoul aperçut au loin le toit aigu, les deux petites tourelles, le colombier dans les ormes, et les volées de pigeons qui tournoyaient incessamment, sans pouvoir le quitter jamais, autour du cône de briques, pareils aux doux souvenirs qui voltigent autour d'une âme sereine. Lorsqu'il s'approcha, il entendit le bruit des poulies qui grinçaient sous le poids des seaux massifs; il lui sembla aussi entendre le mélancolique gémissement de l'eau qui retombe dans le puits, bruit triste, funebre, solennel, qui frappe l'oreille de l'enfant et du poete reveurs, que les Anglais appellent splass, les poetes arabes gasgachau, et que nous autres Français, qui voudrions bien etre poetes, nous ne pouvons traduire que par une périphrase: le bruit de l'eau tombant dans l'eau. Il y avait plus d'un an que Raoul n'était venu voir son pere. Il avait passé tout ce temps chez M. le prince.
En effet, apres toutes ces émotions de la Fronde dont nous avons autrefois essayé de reproduire la premiere période, Louis de Condé avait fait avec la cour une réconciliation publique, solennelle et franche. Pendant tout le temps qu'avait duré la rupture de M. le prince avec le roi, M. le prince, qui s'était depuis longtemps affectionné a Bragelonne, lui avait vainement offert tous les avantages qui peuvent éblouir un jeune homme. Le comte de La Fere, toujours fidele a ses principes de loyauté et de royauté, développés un jour devant son fils dans les caveaux de Saint- Denis, le comte de La Fere, au nom de son fils, avait toujours refusé. Il y avait plus: au lieu de suivre M. de Condé dans sa rébellion, le vicomte avait suivi M. de Turenne, combattant pour le roi. Puis, lorsque M. de Turenne, a son tour, avait paru abandonner la cause royale, il avait quitté M. de Turenne, comme il avait fait de M. de Condé. Il résultait de cette ligne invariable de conduite que, comme jamais Turenne et Condé n'avaient été vainqueurs l'un de l'autre que sous les drapeaux du roi, Raoul avait, si jeune qu'il fut encore, dix victoires inscrites sur l'état de ses services, et pas une défaite dont sa bravoure et sa conscience eussent a souffrir. Donc Raoul avait, selon le voeu de son pere, servi opiniâtrement et passivement la fortune du roi Louis XIV, malgré toutes les tergiversations, qui étaient endémiques et, on peut dire, inévitables a cette époque.
M. de Condé, rentré en grâce, avait usé de tout, d'abord de son privilege d'amnistie pour redemander beaucoup de choses qui lui avaient été accordées et, entre autres choses, Raoul. Aussitôt M. le comte de La Fere, dans son bon sens inébranlable, avait renvoyé Raoul au prince de Condé.
Un an donc s'était écoulé depuis la derniere séparation du pere et du fils; quelques lettres avaient adouci, mais non guéri, les douleurs de son absence. On a vu que Raoul laissait a Blois un autre amour que
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