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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

viendrait aider a la justification de Monck ou de Charles II, d'Artagnan connaissait assez Athos pour etre
sur qu'il ferait la plus belle part a la loyauté du survivant, et se contenterait de verser force larmes sur la

tombe du mort, quitte, si le mort était son ami, a composer ensuite son épitaphe avec les superlatifs les

plus pompeux.

«Décidément, pensait le Gascon, et cette pensée était le résultat des réflexions qu'il venait de faire tout
bas, et que nous venons de faire tout haut, décidément il faut que je me réconcilie avec M. Monck, et que

j'acquiere la preuve de sa parfaite indifférence pour le passé. Si, ce qu'a Dieu ne plaise, il est encore

maussade et réservé dans l'expression de ce sentiment, je donne mon argent a emporter a Athos, je

demeure en Angleterre juste assez de temps pour le dévoiler; puis, comme j'ai l'oeil vif et le pied léger, je

saisis le premier signe hostile, je décampe, je me cache chez milord de Buckingham, qui me paraît bon

diable au fond, et auquel, en récompense de son hospitalité, je raconte alors toute cette histoire de

diamants, qui ne peut plus compromettre qu'une vieille reine, laquelle peut bien passer, étant la femme

d'un ladre vert comme M. de Mazarin, pour avoir été autrefois la maîtresse d'un beau seigneur comme

Buckingham. Mordioux! c'est dit, et ce Monck ne me surmontera pas. Eh! d'ailleurs, une idée!»

On sait que ce n'étaient pas, en général, les idées qui manquaient a d'Artagnan. C'est que, pendant son
monologue, d'Artagnan venait de se boutonner jusqu'au menton, et rien n'excitait en lui l'imagination

comme cette préparation a un combat quelconque, nommée accinction par les Romains. Il arriva tout

échauffé au logis du duc d'Albermale. On l'introduisit chez le vice-roi avec une célérité qui prouvait

qu'on le regardait comme étant de la maison. Monck était dans son cabinet de travail.

- Milord, lui dit d'Artagnan avec cette expression de franchise que le Gascon savait si bien étendre sur
son visage rusé, milord, je viens demander un conseil a Votre Grâce.

Monck, aussi boutonné moralement que son antagoniste l'était physiquement, Monck répondit:

- Demandez, mon cher.

Et sa figure présentait une expression non moins ouverte que celle de d'Artagnan.

- Milord, avant toute chose, promettez-moi secret et indulgence.

- Je vous promets tout ce que vous voudrez. Qu'y a-t-il? dites!

- Il y a, milord, que je ne suis pas tout a fait content du roi.

- Ah! vraiment! Et en quoi, s'il vous plaît, mon cher lieutenant?

- En ce que Sa Majesté se livre parfois a des plaisanteries fort compromettantes pour ses serviteurs, et la
plaisanterie, milord, est une arme qui blesse fort les gens d'épée comme nous.

Monck fit tous ses efforts pour ne pas trahir sa pensée; mais d'Artagnan le guettait avec une attention trop
soutenue pour ne pas apercevoir une imperceptible rougeur sur ses joues.

- Mais quant a moi, dit Monck de l'air le plus naturel du monde, je ne suis pas ennemi de la plaisanterie,
mon cher monsieur d'Artagnan; mes soldats vous diront meme que bien des fois, au camp, j'entendais

fort indifféremment, et avec un certain gout meme, les chansons satiriques qui, de l'armée de Lambert,

passaient dans la mienne, et qui, bien certainement, eussent écorché les oreilles d'un général plus

susceptible que je ne le suis.

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