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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
a qui vous servirez volontiers, je crois, de compagnon, car vous le connaissez.
D'Artagnan regarda étonné.
- C'est un certain comte de La Fere... celui que vous appelez Athos, ajouta le roi en terminant la conversation, comme il l'avait commencée, par un joyeux éclat de rire. Adieu, chevalier, adieu! Aimez-moi comme je vous aime.
Et la-dessus, faisant un signe a Parry pour lui demander si quelqu'un n'attendait pas dans un cabinet voisin, le roi disparut dans ce cabinet, laissant la place au chevalier, tout étourdi de cette singuliere audience.
Le vieillard lui prit le bras amicalement et l'emmena vers les jardins.
Chapitre XXXV - Sur le canal
Sur le canal aux eaux d'un vert opaque, bordé de margelles de marbre ou le temps avait déja semé ses taches noires et des touffes d'herbes moussues, glissait majestueusement une longue barque plate, pavoisée aux armes d'Angleterre, surmontée d'un dais et tapissée de longues étoffes damassées qui traînaient leurs franges dans l'eau. Huit rameurs, pesant mollement sur les avirons, la faisaient mouvoir sur le canal avec la lenteur gracieuse des cygnes, qui, troublés dans leur antique possession par le sillage de la barque, regardaient de loin passer cette splendeur et ce bruit. Nous disons ce bruit, car la barque renfermait quatre joueurs de guitare et de luth, deux chanteurs et plusieurs courtisans, tout chamarrés d'or et de pierreries, lesquels montraient leurs dents blanches a l'envi pour plaire a lady Stuart, petite-fille de Henri IV, fille de Charles Ier, soeur de Charles II, qui occupait sous le dais de cette barque la place d'honneur. Nous connaissons cette jeune princesse, nous l'avons vue au Louvre avec sa mere, manquant de bois, manquant de pain, nourrie par le coadjuteur et les parlements. Elle avait donc, comme ses freres, passé une dure jeunesse; puis tout a coup elle venait de se réveiller de ce long et horrible reve, assise sur les degrés d'un trône, entourée de courtisans et de flatteurs.
Comme Marie Stuart au sortir de la prison, elle aspirait donc la vie et la liberté, et, de plus, la puissance et la richesse.
Lady Henriette en grandissant était devenue une beauté remarquable que la restauration qui venait d'avoir lieu avait rendue célebre. Le malheur lui avait ôté l'éclat de l'orgueil, mais la prospérité venait de le lui rendre. Elle resplendissait dans sa joie et son bien-etre, pareille a ces fleurs de serre qui, oubliées pendant une nuit aux premieres gelées d'automne, ont penché la tete, mais qui le lendemain, réchauffées a l'atmosphere dans laquelle elles sont nées, se relevent plus splendides que jamais. Lord Villiers de Buckingham, fils de celui qui joue un rôle si célebre dans les premiers chapitres de cette histoire, lord Villiers de Buckingham, beau cavalier, mélancolique avec les femmes, rieur avec les hommes, et Vilmot de Rochester, rieur avec les deux sexes, se tenaient en ce moment debout devant lady Henriette, et se disputaient le privilege de la faire sourire.
Quant a cette jeune et belle princesse, adossée a un coussin de velours brodé d'or, les mains inertes et pendantes qui trempaient dans l'eau, elle écoutait nonchalamment les musiciens sans les entendre, et elle entendait les deux courtisans sans avoir l'air de les écouter. C'est que lady Henriette, cette créature pleine de charmes, cette femme qui joignait les grâces de la France a celles de l'Angleterre, n'ayant pas encore aimé, était cruelle dans sa coquetterie.
Aussi le sourire, cette naive faveur des jeunes filles, n'éclairait pas meme son visage, et si parfois elle
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