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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

- Eh bien! mais il n'en pouvait etre différemment... Le prisonnier est toujours au logis de son vainqueur.

Monck rougit a son tour.

- Ah! c'est vrai, je suis prisonnier de M. d'Artagnan.

- Sans doute, Monck, puisque vous ne vous etes pas encore racheté; mais ne vous inquiétez pas, c'est moi
qui vous ai arraché a M. d'Artagnan, c'est moi qui paierai votre rançon.

Les yeux de d'Artagnan reprirent leur gaieté et leur brillant; le Gascon commençait a comprendre.
Charles s'avança vers lui.

- Le général, dit-il, n'est pas riche et ne pourrait vous payer ce qu'il vaut. Moi, je suis plus riche
certainement; mais a présent que le voila duc, et si ce n'est roi, du moins presque roi, il vaut une somme

que je ne pourrais peut-etre pas payer. Voyons, monsieur d'Artagnan, ménagez-moi: combien vous

dois-je?

D'Artagnan, ravi de la tournure que prenait la chose, mais se possédant parfaitement, répondit:

- Sire, Votre Majesté a tort de s'alarmer. Lorsque j'eus le bonheur de prendre Sa Grâce, M. Monck n'était
que général; ce n'est donc qu'une rançon de général qui m'est due. Mais que le général veuille bien me

rendre son épée, et je me tiens pour payé, car il n'y a au monde que l'épée du général qui vaille autant que

lui.

- Odds fish! comme disait mon pere, s'écria Charles II; voila un galant propos et un galant
homme, n'est-ce pas, duc?

- Sur mon honneur! répondit le duc, oui, Sire.

Et il tira son épée.

- Monsieur, dit-il a d'Artagnan, voila ce que vous demandez. Beaucoup ont tenu de meilleures lames;
mais, si modeste que soit la mienne, je ne l'ai jamais rendue a personne.

D'Artagnan prit avec orgueil cette épée qui venait de faire un roi.

- Oh! oh! s'écria Charles II: quoi! une épée qui m'a rendu mon trône sortirait de mon royaume et ne
figurerait pas un jour parmi les joyaux de ma couronne? Non, sur mon âme! cela ne sera pas! Capitaine

d'Artagnan, je donne deux cent mille livres de cette épée: si c'est trop peu, dites-le-moi.

- C'est trop peu, Sire, répliqua d'Artagnan avec un sérieux inimitable. Et d'abord je ne veux point la
vendre; mais Votre Majesté désire, et c'est la un ordre. J'obéis donc; mais le respect que je dois a l'illustre

guerrier qui m'entend me commande d'estimer a un tiers de plus le gage de ma victoire. Je demande donc

trois cent mille livres de l'épée, ou je la donne pour rien a Votre Majesté.

Et, la prenant par la pointe, il la présenta au roi. Charles II se mit a rire aux éclats.

- Galant homme et joyeux compagnon! Odds fish! n'est-ce pas, duc? n'est-ce pas, comte? Il me
plaît et je l'aime. Tenez, chevalier d'Artagnan, dit-il, prenez ceci.

Et, allant a une table, il prit une plume et écrivit un bon de trois cent mille livres sur son trésorier.

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