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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

ou l'on nous aime tant.

Le cortege fut magnifique. Un admirable temps favorisait la solennité.

Charles avait repris toute sa jeunesse, toute sa belle humeur; il semblait transfiguré; les coeurs lui riaient
comme le soleil. Dans cette foule bruyante de courtisans et d'adorateurs, qui ne semblaient pas se

rappeler qu'ils avaient conduit a l'échafaud de White Hall le pere du nouveau roi, un homme, en costume

de lieutenant de mousquetaires, regardait, le sourire sur ses levres minces et spirituelles, tantôt le peuple

qui vociférait ses bénédictions, tantôt le prince qui jouait l'émotion et qui saluait surtout les femmes dont

les bouquets venaient tomber sous les pieds de son cheval.

- Quel beau métier que celui de roi! disait cet homme, entraîné dans sa contemplation, et si bien absorbé
qu'il s'arreta au milieu du chemin, laissant défiler le cortege.

Voici en vérité un prince cousu d'or et de diamants comme un Salomon, émaillé de fleurs comme une
prairie printaniere; il va puiser a pleines mains dans l'immense coffre ou ses sujets tres fideles

aujourd'hui, naguere tres infideles, lui ont amassé une ou deux charretées de lingots d'or. On lui jette des

bouquets a l'enfouir dessous, et il y a deux mois, s'il se fut présenté, on lui eut envoyé autant de boulets et

de balles qu'aujourd'hui on lui envoie de fleurs.

Décidément, c'est quelque chose que de naître d'une certaine façon, n'en déplaise aux vilains qui
prétendent que peu leur importe de naître vilains.

Le cortege défilait toujours, et, avec le roi, les acclamations commençaient a s'éloigner dans la direction
du palais, ce qui n'empechait pas notre officier d'etre fort bousculé.

- Mordioux! continuait le raisonneur, voila bien des gens qui me marchent sur les pieds et qui me
regardent comme fort peu, ou plutôt comme rien du tout, attendu qu'ils sont anglais et que je suis

français. Si l'on demandait a tous ces gens-la: «Qu'est-ce que M. d'Artagnan?» ils répondraient: «Nescio

vos.» Mais qu'on leur dise: «Voila le roi qui passe, voila M. Monck qui passe», ils vont hurler: «Vive le

roi! Vive M. Monck!» jusqu'a ce que leurs poumons leur refusent le service. «Cependant, continua-t-il en

regardant, de ce regard si fin et parfois si fier, s'écouler la foule, cependant, réfléchissez un peu, bonnes

gens, a ce que votre roi Charles a fait, a ce que M. Monck a fait, puis songez a ce qu'a fait ce pauvre

inconnu qu'on appelle M. d'Artagnan. Il est vrai que vous ne le savez pas puisqu'il est inconnu, ce qui

vous empeche peut-etre de réfléchir. Mais, bah! qu'importe! ce n'empeche pas Charles II d'etre un grand

roi, quoiqu'il ait été exilé douze ans, et M. Monck d'etre un grand capitaine, quoiqu'il ait fait le voyage de

France dans une boîte. Or donc, puisqu'il est reconnu que l'un est un grand roi et l'autre un grand

capitaine: Hurrah for the king Charles II! Hurrah for the captain Monck!

Et sa voix se mela aux voix des milliers de spectateurs, qu'elle domina un moment; et, pour mieux faire
l'homme dévoué, il leva son feutre en l'air. Quelqu'un lui arreta le bras au beau milieu de son expansif

loyalisme. (On appelait ainsi en 1660 ce qu'on appelle aujourd'hui royalisme.)

- Athos! s'écria d'Artagnan. Vous ici?

Et les deux amis s'embrasserent.

- Vous ici! et étant ici, continua le mousquetaire, vous n'etes pas au milieu de tous les courtisans, mon
cher comte? Quoi! vous le héros de la fete, vous ne chevauchez pas au côté gauche de Sa Majesté

restaurée, comme M. Monck chevauche a son côté droit! En vérité, je ne comprends rien a votre

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