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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

laide rancune a celui qui m'aurait enfermé; je craindrais si fort de voir éclore sur le visage de ce
malicieux un sourire sarcastique, ou dans son attitude une imitation grotesque de ma position dans la

boîte, que, mordioux!... je lui enfoncerais un bon poignard dans la gorge en compensation du grillage, et

le clouerais dans une véritable biere en souvenir du faux cercueil ou j'aurais moisi deux jours.

Et d'Artagnan était de bonne foi en parlant ainsi, car c'était un épiderme sensible que celui de notre
Gascon.

Monck avait d'autres idées, heureusement. Il n'ouvrit pas la bouche du passé a son timide vainqueur, mais
il l'admit de fort pres a ses travaux, l'emmena dans quelques reconnaissances, de façon a obtenir ce qu'il

désirait sans doute vivement, une réhabilitation dans l'esprit de d'Artagnan. Celui-ci se conduisit en

maître juré flatteur: il admira toute la tactique de Monck et l'ordonnance de son camp; il plaisanta fort

agréablement les circonvallations de Lambert, qui, disait-il, s'était bien inutilement donné la peine de

clore un camp pour vingt mille hommes, tandis qu'un arpent de terrain lui eut suffi pour le caporal et les

cinquante gardes qui peut-etre lui demeureraient fideles.

Monck, aussitôt a son arrivée, avait accepté la proposition d'entrevue faite la veille par Lambert et que les
lieutenants de Monck avaient refusée, sous prétexte que le général était malade. Cette entrevue ne fut ni

longue ni intéressante.

Lambert demanda une profession de foi a son rival. Celui-ci déclara qu'il n'avait d'autre opinion que celle
de la majorité.

Lambert demanda s'il ne serait pas plus expédient de terminer la querelle par une alliance que par une
bataille Monck, la-dessus, demanda huit jours pour réfléchir. Or, Lambert ne pouvait les lui refuser, et

Lambert cependant était venu en disant qu'il dévorerait l'armée de Monck. Aussi quand, a la suite de

l'entrevue, que ceux de Lambert attendaient avec impatience, rien ne se décida, ni traité ni bataille,

l'armée rebelle commença, ainsi que l'avait prévu M. d'Artagnan, a préférer la bonne cause a la mauvaise,

et le Parlement, tout Croupion qu'il était, au néant pompeux des desseins du général Lambert.

On se rappelait, en outre, les bons repas de Londres, la profusion d'ale et de sherry que le bourgeois de la
Cité payait a ses amis, les soldats; on regardait avec terreur le pain noir de la guerre, l'eau trouble de la

Tweed, trop salée pour le verre, trop peu pour la marmite, et l'on se disait: «Ne serions-nous pas mieux

de l'autre côté? Les rôtis ne chauffent-ils pas a Londres pour Monck?» Des lors, l'on n'entendit plus

parler que de désertion dans l'armée de Lambert. Les soldats se laissaient entraîner par la force des

principes, qui sont, comme la discipline, le lien obligé de tout corps constitué dans un but quelconque.

Monck défendait le Parlement, Lambert l'attaquait. Monck n'avait pas plus envie que Lambert de soutenir

le Parlement, mais il l'avait écrit sur ses drapeaux, en sorte que tous ceux du parti contraire étaient réduits

a écrire sur le leur: «Rébellion», ce qui sonnait mal aux oreilles puritaines. On vint donc de Lambert a

Monck comme des pécheurs viennent de Baal a Dieu.

Monck fit son calcul: a mille désertions par jour, Lambert en avait pour vingt jours; mais il y a dans les
choses qui croulent un tel accroissement du poids et de la vitesse qui se combinent, que cent partirent le

premier jour, cinq cents le second, mille le troisieme. Monck pensa qu'il avait atteint sa moyenne. Mais

de mille la désertion passa vite a deux mille, puis a quatre mille, et huit jours apres, Lambert, sentant bien

qu'il n'avait plus la possibilité d'accepter la bataille si on la lui offrait, prit le sage parti de décamper

pendant la nuit pour retourner a Londres, et prévenir Monck en se reconstruisant une puissance avec les

débris du parti militaire.

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