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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

D'Artagnan ouvrit alors la porte du cabinet de Charles et lui dit:

- Sire, voici votre ennemi, M. Monck; je m'étais promis de faire cela pour votre service. C'est fait,
ordonnez présentement. Monsieur Monck, ajouta-t-il en se tournant vers le prisonnier, vous etes devant

Sa Majesté le roi Charles II, souverain seigneur de la Grande-Bretagne.

Monck leva sur le jeune prince son regard froidement stoique, et répondit:

- Je ne connais aucun roi de la Grande-Bretagne; je ne connais meme ici personne qui soit digne de
porter le nom de gentilhomme; car c'est au nom du roi Charles II qu'un émissaire, que j'ai pris pour un

honnete homme, m'est venu tendre un piege infâme. Je suis tombé dans ce piege, tant pis pour moi.

Maintenant, vous, le tentateur, dit-il au roi; vous l'exécuteur, dit-il a d'Artagnan, rappelez-vous de ce que

je vais vous dire: vous avez mon corps, vous pouvez le tuer, je vous y engage, car vous n'aurez jamais

mon âme ni ma volonté. Et maintenant ne me demandez pas une seule parole, car a partir de ce moment,

je n'ouvrirai plus meme la bouche pour crier. J'ai dit.

Et il prononça ces paroles avec la farouche et invincible résolution du puritain le plus gangrené.
D'Artagnan regarda son prisonnier en homme qui sait la valeur de chaque mot et qui fixe cette valeur

d'apres l'accent avec lequel il a été prononcé.

- Le fait est, dit-il tout bas au roi, que le général est un homme décidé; il n'a pas voulu prendre une
bouchée de pain, ni avaler une goutte de vin depuis deux jours. Mais comme a partir de ce moment c'est

Votre Majesté qui décide de son sort, je m'en lave les mains, comme dit Pilate.

Monck, debout, pâle et résigné, attendait l'oeil fixe et les bras croisés.

D'Artagnan se retourna vers lui.

- Vous comprenez parfaitement, lui dit-il, que votre phrase, tres belle du reste, ne peut accommoder
personne, pas meme vous. Sa Majesté voulait vous parler, vous vous refusiez a une entrevue; pourquoi

maintenant que vous voila face a face, que vous y voila par une force indépendante de votre volonté,

pourquoi nous contraindriez-vous a des rigueurs que je regarde comme inutiles et absurdes? Parlez, que

diable! ne fut-ce que pour dire non.

Monck ne desserra pas les levres, Monck ne détourna point les yeux, Monck se caressa la moustache
avec un air soucieux qui annonçait que les choses allaient se gâter. Pendant ce temps, Charles II était

tombé dans une réflexion profonde. Pour la premiere fois, il se trouvait en face de Monck, c'est-a-dire de

cet homme qu'il avait tant désiré voir, et, avec ce coup d'oeil particulier que Dieu a donné a l'aigle et aux

rois, il avait sondé l'abîme de son coeur.

Il voyait donc Monck résolu bien positivement a mourir plutôt qu'a parler, ce qui n'était pas
extraordinaire de la part d'un homme aussi considérable, et dont la blessure devait en ce moment etre si

cruelle. Charles II prit a l'instant meme une de ces déterminations sur lesquelles un homme ordinaire joue

sa vie, un général sa fortune, un roi son royaume.

- Monsieur, dit-il a Monck, vous avez parfaitement raison sur certains points. Je ne vous demande donc
pas de me répondre, mais de m'écouter.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel le roi regarda Monck, qui resta impassible.

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