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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

La rade de Scheveningen forme un vaste croissant; elle est peu profonde, et surtout peu sure, aussi n'y
voit-on stationner que de grandes houques flamandes, ou de ces barques hollandaises que les pecheurs

tirent au sable sur des rouleaux, comme faisaient les Anciens, au dire de Virgile.

Lorsque le flot grandit, monte et pousse a la terre, il n'est pas tres prudent de faire arriver l'embarcation
trop pres de la côte, car si le vent est frais, les proues s'ensablent, et le sable de cette côte est spongieux; il

prend facilement mais ne rend pas de meme. C'est sans doute pour cette raison que la chaloupe se

détacha du bâtiment aussitôt que le bâtiment eut jeté l'ancre, et vint avec huit de ses marins, au milieu

desquels on distinguait un objet de forme oblongue, une sorte de grand panier ou de ballot. La rive était

déserte: les quelques pecheurs habitant la dune étaient couchés. La seule sentinelle qui gardât la côte

(côte fort mal gardée, attendu qu'un débarquement de grand navire était impossible), sans avoir pu suivre

tout a fait l'exemple des pecheurs qui étaient allés se coucher, les avait imités en ce point qu'elle dormait

au fond de sa guérite aussi profondément qu'eux dormaient dans leurs lits. Le seul bruit que l'on entendît

était donc le sifflement de la brise nocturne courant dans les bruyeres de la dune. Mais c'étaient des gens

défiants sans doute que ceux qui s'approchaient, car ce silence réel et cette solitude apparente ne les

rassurerent point; aussi leur chaloupe, a peine visible comme un point sombre sur l'océan, glissa-t-elle

sans bruit, évitant de ramer de peur d'etre entendue, et vint-elle toucher terre au plus pres.

A peine avait-on senti le fond qu'un seul homme sauta hors de l'esquif apres avoir donné un ordre bref
avec cette voix qui indique l'habitude du commandement. En conséquence de cet ordre, plusieurs

mousquets reluisirent immédiatement aux faibles clartés de la mer, ce miroir du ciel, et le ballot oblong

dont nous avons déja parlé, lequel renfermait sans doute quelque objet de contrebande, fut transporté a

terre avec des précautions infinies. Aussitôt, l'homme qui avait débarqué le premier courut

diagonalement vers le village de Scheveningen, se dirigeant vers la pointe la plus avancée du bois. La il

chercha cette maison qu'une fois déja nous avons entrevue a travers les arbres, et que nous avons

désignée comme la demeure provisoire, demeure bien modeste, de celui qu'on appelait par courtoisie le

roi d'Angleterre.

Tout dormait la comme partout; seulement, un gros chien, de la race de ceux que les pecheurs de
Scheveningen attellent a de petites charrettes pour porter leur poisson a La Haye, se mit a pousser des

aboiements formidables aussitôt que l'étranger fit entendre son pas devant les fenetres. Mais cette

surveillance, au lieu d'effrayer le nouveau débarqué, sembla au contraire lui causer une grande joie, car

sa voix peut-etre eut été insuffisante pour réveiller les gens de la maison, tandis qu'avec un auxiliaire de

cette importance, sa voix était devenue presque inutile. L'étranger attendit donc que les aboiements

sonores et réitérés eussent, selon toute probabilité, produit leur effet, et alors il hasarda un appel. A sa

voix le dogue se mit a rugir avec une telle violence, que bientôt a l'intérieur une autre voix se fit entendre,

apaisant celle du chien. Puis, lorsque le chien se fut apaisé:

- Que voulez-vous? demanda cette voix a la fois faible, cassée et polie.

- Je demande Sa Majesté le roi Charles II, fit l'étranger.

- Que lui voulez-vous?

- Je veux lui parler.

- Qui etes-vous?

- Ah! mordioux! vous m'en demandez trop, je n'aime pas a dialoguer a travers les portes.

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