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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

pecheurs n'étaient pas d'intelligence avec Monsieur, et que, le coup fait, Monsieur, qui est brave
assurément, n'est pas resté pour nous rassurer par sa présence et empecher nos recherches dans la bonne

voie?

Ce discours fit impression sur les deux autres officiers.

- Monsieur, dit Athos, permettez-moi de vous dire que votre raisonnement, tres spécieux en apparence,
manque cependant de solidité quant a ce qui me concerne. Je suis resté, dites-vous, pour détourner les

soupçons. Eh bien! au contraire, les soupçons me viennent a moi comme a vous et je vous dis: Il est

impossible, messieurs, que le général, la veille d'une bataille, soit parti sans rien dire a personne. Oui, il y

a un événement étrange dans tout cela; oui, au lieu de demeurer oisifs et d'attendre, il vous faut déployer

toute la vigilance, toute l'activité possibles Je suis votre prisonnier, messieurs, sur parole ou autrement.

Mon honneur est intéressé a ce que l'on sache ce qu'est devenu le général Monck, a ce point que si vous

me disiez: «Partez!» je dirais: «Non, je reste.» Et si vous me demandiez mon avis, j'ajouterais: «Oui, le

général est victime de quelque conspiration, car s'il eut du quitter le camp, il me l'aurait dit. Cherchez

donc, fouillez donc, fouillez la terre, fouillez la mer; le général n'est point parti, ou tout au moins n'est

pas parti de sa propre volonté.»

Le lieutenant fit un signe aux autres officiers.

- Non, monsieur, dit-il, non; a votre tour vous allez trop loin. Le général n'a rien a souffrir des
événements, et sans doute, au contraire, il les a dirigés. Ce que fait Monck a cette heure, il l'a fait

souvent. Nous avons donc tort de nous alarmer; son absence sera de courte durée, sans doute; aussi

gardons-nous bien, par une pusillanimité dont le général nous ferait un crime, d'ébruiter son absence, qui

pourrait démoraliser l'armée. Le général donne une preuve immense de sa confiance en nous,

montrons-nous-en dignes Messieurs, que le plus profond silence couvre tout ceci d'un voile impénétrable;

nous allons garder Monsieur, non pas par défiance de lui relativement au crime, mais pour assurer plus

efficacement le secret de l'absence du général en le concentrant parmi nous; aussi, jusqu'a nouvel ordre,

Monsieur habitera le quartier général.

- Messieurs, dit Athos, vous oubliez que cette nuit le général m'a confié un dépôt sur lequel je dois
veiller. Donnez-moi telle garde qu'il vous plaira, enchaînez-moi, s'il vous plaît, mais laissez-moi la

maison que j'habite pour prison, Le général, a son retour, vous reprocherait, je vous le jure, sur ma foi de

gentilhomme, de lui avoir déplu en ceci.

Les officiers se consulterent un moment; puis apres cette consultation:

- Soit, monsieur, dit le lieutenant; retournez chez vous.

Puis ils donnerent a Athos une garde de cinquante hommes qui l'enferma dans sa maison, sans le perdre
de vue un seul instant. Le secret demeura gardé, mais les heures, mais les jours s'écoulerent sans que le

général revînt et sans que nul reçut de ses nouvelles.

Chapitre XXVIII - La marchandise de contrebande

Deux jours apres les événements que nous venons de raconter, et tandis qu'on attendait a chaque instant
dans son camp le général Monck, qui n'y rentrait pas, une petite felouque hollandaise, montée par dix

hommes, vint jeter l'ancre sur la côte de Scheveningen, a une portée de canon a peu pres de la terre. Il

était nuit serrée, l'obscurité était grande, la mer montait dans l'obscurité: c'était une heure excellente pour

débarquer passagers et marchandises.

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