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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
Monck pâlit légerement, et un imperceptible frisson rida sa peau et hérissa sa moustache grise.
- Moi, continua Athos, moi, le comte de La Fere, le seul, le dernier fidele qui reste au pauvre prince abandonné, je lui ai offert de venir trouver l'homme duquel dépend aujourd'hui le sort de la royauté en Angleterre, et je suis venu, et je me suis placé sous le regard de cet homme, et je me suis mis nu et désarmé dans ses mains en lui disant: «Milord, ici est la derniere ressource d'un prince que Dieu fit votre maître, que sa naissance fit votre roi; de vous, de vous seul dépendent sa vie et son avenir. Voulez- vous employer cet argent a consoler l'Angleterre des maux qu'elle a du souffrir pendant l'anarchie, c'est-a-dire voulez-vous aider, ou, sinon aider, du moins laisser faire le roi Charles II?»
«Vous etes le maître, vous etes le roi, maître et roi tout-puissant, car le hasard défait parfois l'oeuvre du temps et de Dieu. Je suis avec vous seul, milord; si le succes vous effraie étant partagé, si ma complicité vous pese, vous etes armé, milord, et voici une tombe toute creusée; si, au contraire, l'enthousiasme de votre cause vous enivre, si vous etes ce que vous paraissez etre, si votre main, dans ce qu'elle entreprend, obéit a votre esprit, et votre esprit a votre coeur, voici le moyen de perdre a jamais la cause de votre ennemi Charles Stuart; tuez encore l'homme que vous avez devant les yeux, car cet homme ne retournera pas vers celui qui l'a envoyé sans lui rapporter le dépôt que lui confia Charles Ier, son pere, et gardez l'or qui pourrait servir a entretenir la guerre civile. Hélas! milord, c'est la condition fatale de ce malheureux prince. Il faut qu'il corrompe ou qu'il tue; car tout lui résiste, tout le repousse, tout lui est hostile, et cependant il est marqué du sceau divin, et il faut, pour ne pas mentir a son sang, qu'il remonte sur le trône ou qu'il meure sur le sol sacré de la patrie.
«Milord, vous m'avez entendu. A tout autre qu'a l'homme illustre qui m'écoute, j'eusse dit: «Milord, vous etes pauvre; milord, le roi vous offre ce million comme arrhes d'un immense marché; prenez-le et servez Charles II comme j'ai servi Charles Ier, et je suis sur que Dieu, qui nous écoute, qui nous voit, qui lit seul dans votre coeur fermé a tous les regards humains; je suis sur que Dieu vous donnera une heureuse vie éternelle apres une heureuse mort.» Mais au général Monck, a l'homme illustre dont je crois avoir mesuré la hauteur, je dis: «Milord, il y a pour vous dans l'histoire des peuples et des rois une place brillante, une gloire immortelle, impérissable, si seul, sans autre intéret que le bien de votre pays et l'intéret de la justice, vous devenez le soutien de votre roi. Beaucoup d'autres ont été des conquérants et des usurpateurs glorieux. Vous, milord, vous vous serez contenté d'etre le plus vertueux, le plus probe et le plus integre des hommes; vous aurez tenu une couronne dans votre main, et, au lieu de l'ajuster a votre front, vous l'aurez déposée sur la tete de celui pour lequel elle avait été faite. Oh! milord, agissez ainsi, et vous léguerez a la postérité le plus envié des noms qu'aucune créature humaine puisse s'enorgueillir de porter»
Athos s'arreta. Pendant tout le temps que le noble gentilhomme avait parlé, Monck n'avait pas donné un signe d'approbation ni d'improbation; a peine meme si, durant cette véhémente allocution, ses yeux s'étaient animés de ce feu qui indique l'intelligence. Le comte de La Fere le regarda tristement et, voyant ce visage morne, sentit le découragement pénétrer jusqu'a son coeur.
Enfin Monck parut s'animer, et, rompant le silence:
- Monsieur, dit-il d'une voix douce et grave, je vais, pour vous répondre, me servir de vos propres paroles. A tout autre qu'a vous, je répondrais par l'expulsion, la prison ou pis encore. Car enfin, vous me tentez et vous me violentez a la fois. Mais vous etes un de ces hommes, monsieur, a qui l'on ne peut refuser l'attention et les égards qu'ils méritent: vous etes un brave gentilhomme, monsieur, je le dis et je
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