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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

- Parfaitement seuls, monsieur, sauf toutefois le poste qui nous garde.

En disant ces mots, Monck écarta la tente de la main, et montra au gentilhomme que le factionnaire était
placé a dix pas au plus, et qu'au premier appel on pouvait avoir main-forte en une seconde.

- En ce cas, milord, dit le gentilhomme d'un ton aussi calme que si depuis longtemps il eut été lié d'amitié
avec son interlocuteur, je suis tres décidé a parler a Votre Honneur, parce que je vous sais honnete

homme. Au reste, la communication que je vais vous faire vous prouvera l'estime dans laquelle je vous

tiens.

Monck, étonné de ce langage qui établissait entre lui et le gentilhomme français l'égalité au moins, releva
son oeil perçant sur l'étranger, et avec une ironie sensible par la seule inflexion de sa voix, car pas un

muscle de sa physionomie ne bougea:

- Je vous remercie, monsieur, dit-il; mais, d'abord, qui etes- vous, je vous prie?

- J'ai déja dit mon nom a votre sergent, milord.

- Excusez-le, monsieur; il est écossais, il a éprouvé de la difficulté a le retenir.

- Je m'appelle le comte de La Fere, monsieur, dit Athos en s'inclinant.

- Le comte de La Fere? dit Monck, cherchant a se souvenir. Pardon, monsieur, mais il me semble que
c'est la premiere fois que j'entends ce nom. Remplissez-vous quelque poste a la cour de France?

- Aucun. Je suis simple gentilhomme.

- Quelle dignité?

- Le roi Charles Ier m'a fait chevalier de la Jarretiere, et la reine Anne d'Autriche m'a donné le cordon du
Saint-Esprit. Voila mes seules dignités, monsieur.

- La Jarretiere! le Saint-Esprit! vous etes chevalier de ces deux ordres, monsieur?

- Oui.

- Et a quelle occasion une pareille faveur vous a-t-elle été accordée?

- Pour services rendus a Leurs Majestés.

Monck regarda avec étonnement cet homme, qui lui paraissait si simple et si grand en meme temps; puis,
comme s'il eut renoncé a pénétrer ce mystere de simplicité et de grandeur, sur lequel l'étranger ne

paraissait pas disposé a lui donner d'autres renseignements que ceux qu'il avait déja reçus:

- C'est bien vous, dit-il, qui hier vous etes présenté aux avant-postes?

- Et qu'on a renvoyé; oui, milord.

- Beaucoup d'officiers, monsieur, ne laissent entrer personne dans le camp, surtout a la veille d'une
bataille probable; mais moi, je differe de mes collegues et aime a ne rien laisser derriere moi. Tout avis

m'est bon; tout danger m'est envoyé par Dieu, et je le pese dans ma main avec l'énergie qu'il m'a donnée.

Aussi n'avez-vous été congédié hier qu'a cause du conseil que je tenais. Aujourd'hui, je suis libre, parlez.

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