bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

jamais faim tant qu'on avait quelque chose a mettre sous sa dent. Cette plaisanterie satisfit quelques-uns
de ceux qui avaient résisté a la premiere déduction que Monck avait tirée du voisinage de Lambert; le

nombre des récalcitrants diminua donc d'autant; la garde s'installa, les patrouilles commencerent, et le

général continua son frugal repas sous sa tente ouverte.

Entre son camp et celui de l'ennemi s'élevait une vieille abbaye dont il reste a peine quelques ruines
aujourd'hui, mais qui alors était debout et qu'on appelait l'abbaye de Newcastle. Elle était bâtie sur un

vaste terrain indépendant a la fois de la plaine et de la riviere, parce qu'il était presque un marais alimenté

par des sources et entretenu par les pluies. Cependant, au milieu des ces flaques d'eau couvertes de

grandes herbes, de joncs et de roseaux, on voyait s'avancer des terrains solides consacrés autrefois au

potager, au parc, au jardin d'agrément et autres dépendances de l'abbaye, pareille a une de ces grandes

araignées de mer dont le corps est rond, tandis que les pattes vont en divergeant a partir de cette

circonférence.

Le potager, l'une des pattes les plus allongées de l'abbaye, s'étendait jusqu'au camp de Monck.
Malheureusement on en était, comme nous l'avons dit, aux premiers jours de juin, et le potager,

abandonné d'ailleurs, offrait peu de ressources.

Monck avait fait garder ce lieu comme le plus propre aux surprises. On voyait bien au-dela de l'abbaye
les feux du général ennemi; mais entre ces feux et l'abbaye s'étendait la Tweed, déroulant ses écailles

lumineuses sous l'ombre épaisse de quelques grands chenes verts. Monck connaissait parfaitement cette

position, Newcastle et ses environs lui ayant déja plus d'une fois servi de quartier général. Il savait que le

jour son ennemi pourrait sans doute jeter des éclaireurs dans ces ruines et y venir chercher une

escarmouche, mais que la nuit il se garderait bien de s'y hasarder. Il se trouverait donc en sureté. Aussi

ses soldats purent-ils le voir, apres ce qu'il appelait fastueusement son souper, c'est-a-dire apres l'exercice

de mastication rapporté par nous au commencement de ce chapitre, comme depuis Napoléon a la veille

d'Austerlitz, dormir tout assis sur sa chaise de jonc, moitié sous la lueur de sa lampe, moitié sous le reflet

de la lune qui commençait a monter aux cieux.

Ce qui signifie qu'il était a peu pres neuf heures et demie du soir.

Tout a coup Monck fut tiré de ce demi-sommeil, factice peut-etre, par une troupe de soldats qui,
accourant avec des cris joyeux, venaient frapper du pied les bâtons de la tente de Monck, tout en

bourdonnant pour le réveiller.

Il n'était pas besoin d'un si grand bruit. Le général ouvrit les yeux.

- Eh bien! mes enfants, que se passe-t-il donc? demanda le général.

- Général, répondirent plusieurs voix, général, vous souperez.

- J'ai soupé, messieurs, répondit tranquillement celui-ci, et je digérais tranquillement, comme vous voyez;
mais entrez, et dites- moi ce qui vous amene.

- Général, une bonne nouvelle.

- Bah! Lambert nous fait-il dire qu'il se battra demain?

- Non, mais nous venons de capturer une barque de pecheurs qui portait du poisson au camp de
Newcastle.

< page précédente | 125 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.