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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

sur son pâle visage les rouges rayons du soleil déja échancré par la ligne noire de l'horizon. Puis Charles
II rentra dans la maison isolée, toujours seul, toujours lent et triste, s'amusant a faire crier sous ses pas le

sable friable et mouvant. Des le soir meme, d'Artagnan loua pour mille livres une barque de pecheur qui

en valait quatre mille. Il donna ces mille livres comptant, et déposa les trois mille autres chez le

bourgmestre. Apres quoi il embarqua, sans qu'on les vît et durant la nuit obscure, les six hommes qui

formaient son armée de terre; et, a la marée montante, a trois heures du matin, il gagna le large

manoeuvrant ostensiblement avec les quatre autres et se reposant sur la science de son galérien, comme il

l'eut fait sur celle du premier pilote du port.

Chapitre XXIII - Ou l'auteur est forcé, bien malgré lui, de faire un peu d'histoire

Tandis que les rois et les hommes s'occupaient ainsi de l'Angleterre, qui se gouvernait toute seule, et qui,
il faut le dire a sa louange, n'avait jamais été si mal gouvernée, un homme sur qui Dieu avait arreté son

regard et posé son doigt, un homme prédestiné a écrire son nom en lettres éclatantes dans le livre de

l'histoire, poursuivait a la face du monde une oeuvre pleine de mystere et d'audace. Il allait, et nul ne

savait ou il voulait aller, quoique non seulement l'Angleterre, mais la France, mais l'Europe, le

regardassent marcher d'un pas ferme et la tete haute. Tout ce qu'on savait sur cet homme, nous allons le

dire.

Monck venait de se déclarer pour la liberté du Rump Parliament, ou, si on l'aime mieux, le Parlement
Croupion, comme on l'appelait, Parlement que le général Lambert, imitant Cromwell, dont il avait été le

lieutenant, venait de bloquer si étroitement, pour lui faire faire sa volonté, qu'aucun membre, pendant

tout le blocus, n'avait pu en sortir, et qu'un seul, Pierre Wentwort, avait pu y entrer.

Lambert et Monck, tout se résumait dans ces deux hommes, le premier représentant le despotisme
militaire, le second représentant le républicanisme pur. Ces deux hommes, c'étaient les deux seuls

représentants politiques de cette révolution dans laquelle Charles Ier avait d'abord perdu sa couronne et

ensuite sa tete. Lambert, au reste, ne dissimulait pas ses vues; il cherchait a établir un gouvernement tout

militaire et a se faire le chef de ce gouvernement.

Monck, républicain rigide, disaient les uns, voulait maintenir le Rump Parliament, cette représentation
visible, quoique dégénérée, de la république. Monck, adroit ambitieux, disaient les autres, voulait tout

simplement se faire de ce Parlement, qu'il semblait protéger, un degré solide pour monter jusqu'au trône

que Cromwell avait fait vide, mais sur lequel il n'avait pas osé s'asseoir.

Ainsi, Lambert en persécutant le Parlement, Monck en se déclarant pour lui, s'étaient mutuellement
déclarés ennemis l'un de l'autre. Aussi Monck et Lambert avaient-ils songé tout d'abord a se faire chacun

une armée: Monck en Écosse, ou étaient les presbytériens et les royalistes, c'est-a-dire les mécontents;

Lambert a Londres, ou se trouvait comme toujours la plus forte opposition contre le pouvoir qu'elle avait

sous les yeux.

Monck avait pacifié l'Écosse, il s'y était formé une armée et s'en était fait un asile: l'une gardait l'autre;
Monck savait que le jour n'était pas encore venu, jour marqué par le Seigneur, pour un grand

changement; aussi son épée paraissait-elle collée au fourreau. Inexpugnable dans sa farouche et

montagneuse Écosse, général absolu, roi d'une armée de onze mille vieux soldats, qu'il avait plus d'une

fois conduits a la victoire; aussi bien et mieux instruit des affaires de Londres que Lambert, qui tenait

garnison dans la Cité, voila quelle était la position de Monck lorsque a cent lieues de Londres il se

déclara pour le Parlement. Lambert, au contraire, comme nous l'avons dit, habitait la capitale. Il y avait le

centre de toutes ses opérations, et il y réunissait autour de lui et tous ses amis et tout le bas peuple,

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