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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1
Ce ne fut qu'au plus creux de la plus profonde dune que d'Artagnan, souriant de les voir distancés, se retourna vers eux, et leur faisant de la main un signe pacifique:
- Eh! la, la! messieurs, dit-il, ne nous dévorons pas; vous etes faits pour vivre ensemble, pour vous entendre en tous points, et non pour vous dévorer les uns les autres.
Alors toute hésitation cessa; les hommes respirerent comme s'ils eussent été tirés d'un cercueil, et s'examinerent complaisamment les uns les autres. Apres cet examen, ils porterent les yeux sur leur chef, qui, connaissant des longtemps le grand art de parler a des hommes de cette trempe, leur improvisa le petit discours suivant, accentué avec une énergie toute gasconne.
- Messieurs, vous savez tous qui je suis. Je vous ai engagés, vous connaissant des braves et voulant vous associer a une expédition glorieuse. Figurez-vous qu'en travaillant avec moi vous travaillez pour le roi. Je vous préviens seulement que si vous laissez paraître quelque chose de cette supposition, je me verrai forcé de vous casser immédiatement la tete de la façon qui me sera la plus commode. Vous n'ignorez pas, messieurs, que les secrets d'État sont comme un poison mortel; tant que ce poison est dans sa boîte et que la boîte est fermée, il ne nuit pas; hors de la boîte, il tue. Maintenant, approchez-vous de moi, et vous allez savoir de ce secret ce que je puis vous en dire.
Tous s'approcherent avec un mouvement de curiosité.
- Approchez-vous, continua d'Artagnan, et que l'oiseau qui passe au-dessus de nos tetes, que le lapin qui joue dans les dunes, que le poisson qui bondit hors de l'eau ne puissent nous entendre. Il s'agit de savoir et de rapporter a M. le surintendant des finances combien la contrebande anglaise fait de tort aux marchands français. J'entrerai partout et je verrai tout. Nous sommes de pauvres pecheurs picards jetés sur la côte par une bourrasque. Il va sans dire que nous vendrons du poisson ni plus ni moins que de vrais pecheurs.
«Seulement, on pourrait deviner qui nous sommes et nous inquiéter; il est donc urgent que nous soyons en état de nous défendre. Voila pourquoi je vous ai choisis comme des gens d'esprit et de courage. Nous menerons bonne vie et nous ne courrons pas grand danger, attendu que nous avons derriere nous un protecteur puissant, grâce auquel il n'y a pas d'embarras possible. Une seule chose me contrarie, mais j'espere qu'apres une courte explication vous allez me tirer d'embarras. Cette chose qui me contrarie, c'est d'emmener avec moi un équipage de pecheurs stupides, lequel équipage nous genera énormément, tandis que si, par hasard, il y avait parmi vous des gens qui eussent vu la mer...
- Oh! qu'a cela ne tienne! dit une des recrues de d'Artagnan; moi, j'ai été prisonnier des pirates de Tunis pendant trois ans, et je connais la manoeuvre comme un amiral.
- Voyez-vous, dit d'Artagnan, l'admirable chose que le hasard!
D'Artagnan prononça ces paroles avec un indéfinissable accent de feinte bonhomie; car d'Artagnan savait a merveille que cette victime des pirates était un ancien corsaire, et il l'avait engagé en connaissance de cause. Mais d'Artagnan n'en disait jamais plus qu'il n'avait besoin d'en dire, pour laisser les gens dans le doute. Il se paya donc de l'explication, et accueillit l'effet sans paraître se préoccuper de la cause.
- Et moi, dit un second, j'ai, par chance, un oncle qui dirige les travaux du port de La Rochelle. Tout enfant, j'ai joué sur les embarcations; je sais donc manier l'aviron et la voile a défier le premier matelot ponantais venu.
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