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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

Cet homme pâlit sans qu'on put apprécier s'il pâlissait de crainte ou bien de colere; ce que voyant, le
matelot conclut que c'était de peur, et leva son poing avec l'intention bien manifeste de le laisser

retomber sur la tete de l'étranger.

Mais sans qu'on eut vu remuer l'homme menacé, il détacha au matelot une si rude bourrade dans
l'estomac, que celui-ci roula jusqu'au bout de la chambre avec des cris épouvantables. Au meme instant,

ralliés par l'esprit de corps, tous les camarades du vaincu tomberent sur le vainqueur.

Ce dernier, avec le meme sang-froid dont il avait déja fait preuve, sans commettre l'imprudence de
toucher a ses armes, empoigna un pot de biere a couvercle d'étain, et assomma deux ou trois assaillants;

puis, comme il allait succomber sous le nombre, les sept autres silencieux de l'intérieur, qui n'avaient pas

bougé, comprirent que c'était leur cause qui était en jeu et se ruerent a son secours.

En meme temps les deux indifférents de la porte se retournerent avec un froncement de sourcils qui
indiquait leur intention bien prononcée de prendre l'ennemi a revers si l'ennemi ne cessait pas son

agression.

L'hôte, ses garçons et deux gardes de nuit qui passaient et qui, par curiosité, pénétrerent trop avant dans
la chambre furent enveloppés dans la bagarre et roués de coups.

Les Parisiens frappaient comme des Cyclopes, avec un ensemble et une tactique qui faisaient plaisir a
voir; enfin, obligés de battre en retraite devant le nombre, ils prirent leur retranchement de l'autre côté de

la grande table, qu'ils souleverent d'un commun accord a quatre, tandis que les deux autres s'armaient

chacun d'un tréteau, de telle sorte qu'en s'en servant comme d'un gigantesque abattoir, ils renverserent

d'un coup huit matelots sur la tete desquels ils avaient fait jouer leur monstrueuse catapulte.

Le sol était donc jonché de blessés et la salle pleine de cris et de poussiere, lorsque d'Artagnan, satisfait
de l'épreuve, s'avança l'épée a la main, et, frappant du pommeau tout ce qu'il rencontra de tetes dressées,

il poussa un vigoureux hola! qui mit a l'instant meme fin a la lutte. Il se fit un grand refoulement

du centre a la circonférence, de sorte que d'Artagnan se trouva isolé et dominateur.

- Qu'est-ce que c'est? demanda-t-il ensuite a l'assemblée, avec le ton majestueux de Neptune prononçant
le Cos ego...

A l'instant meme et au premier accent de cette voix, pour continuer la métaphore virgilienne, les recrues
de M. d'Artagnan, reconnaissant chacun isolément son souverain seigneur, rengainerent a la fois et leurs

coleres, et leurs battements de planche, et leurs coups de tréteau. De leur côté, les matelots, voyant cette

longue épée nue, cet air martial et ce bras agile qui venaient au secours de leurs ennemis dans la personne

d'un homme qui paraissait habitué au commandement, de leur côté, les matelots ramasserent leurs blessés

et leurs cruchons. Les Parisiens s'essuyerent le front et tirerent leur révérence au chef.

D'Artagnan fut comblé de félicitations par l'hôte du Grand-Monarque.

Il les reçut en homme qui sait qu'on ne lui offre rien de trop, puis il déclara qu'en attendant de souper il
allait se promener sur le port. Aussitôt chacun des enrôlés, qui comprit l'appel, prit son chapeau,

épousseta son habit et suivit d'Artagnan. Mais d'Artagnan, tout en flânant, tout en examinant chaque

chose, se garda bien de s'arreter; il se dirigea vers la dune, et les dix hommes, effarés de se trouver ainsi a

la piste les uns des autres, inquiets de voir a leur droite, a leur gauche et derriere eux des compagnons sur

lesquels ils ne comptaient pas, le suivirent en se jetant les uns les autres des regards furibonds.

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