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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

tout.

Comme il connaissait le coeur des hommes et des épiciers, ce cher M. d'Artagnan! Ceux qui ont appelé
fou Don Quichotte, parce qu'il marchait a la conquete d'un empire avec le seul Sancho, son écuyer, et

ceux qui ont appelé fou Sancho, parce qu'il marchait avec son maître a la conquete du susdit empire,

ceux-la certainement n'eussent point porté un autre jugement sur d'Artagnan et Planchet.

Cependant le premier passait pour un esprit subtil parmi les plus fins esprits de la cour de France. Quant
au second, il s'était acquis a bon droit la réputation d'une des plus fortes cervelles parmi les marchands

épiciers de la rue des Lombards, par conséquent de Paris, par conséquent de France.

Or, a n'envisager ces deux hommes qu'au point de vue de tous les hommes, et les moyens a l'aide
desquels ils comptaient remettre un roi sur son trône que comparativement aux autres moyens, le plus

mince cerveau du pays ou les cerveaux sont les plus minces se fut révolté contre l'outrecuidance du

lieutenant et la stupidité de son associé. Heureusement d'Artagnan n'était pas homme a écouter les

sornettes qui se débitaient autour de lui, ni les commentaires que l'on faisait sur lui. Il avait adopté la

devise: «Faisons bien et laissons dire.» Planchet, de son côté, avait adopté celle-ci: «Laissons faire et ne

disons rien.» Il en résultait que, selon l'habitude de tous les génies supérieurs, ces deux hommes se

flattaient intra pectus d'avoir raison contre tous ceux qui leur donnaient tort.

Pour commencer, d'Artagnan se mit en route par le plus beau temps du monde, sans nuages au ciel, sans
nuages a l'esprit, joyeux et fort, calme et décidé, gros de sa résolution, et par conséquent portant avec lui

une dose décuple de ce fluide puissant que les secousses de l'âme font jaillir des nerfs et qui procurent a

la machine humaine une force et une influence dont les siecles futurs se rendront, selon toute probabilité,

plus arithmétiquement compte que nous ne pouvons le faire aujourd'hui. Il remonta, comme aux temps

passés, cette route féconde en aventures qui l'avait conduit a Boulogne et qu'il faisait pour la quatrieme

fois. Il put presque, chemin faisant, reconnaître la trace de son pas sur le pavé et celle de son poing sur

les portes des hôtelleries; sa mémoire, toujours active et présente, ressuscitait alors cette jeunesse que

n'eut, trente ans apres, démentie ni son grand coeur ni son poignet d'acier. Quelle riche nature que celle

de cet homme! Il avait toutes les passions, tous les défauts, toutes les faiblesses, et l'esprit de contrariété

familier a son intelligence changeait toutes ces imperfections en des qualités correspondantes.

D'Artagnan, grâce a son imagination sans cesse errante, avait peur d'une ombre, et honteux d'avoir eu

peur, il marchait a cette ombre, et devenait alors extravagant de bravoure si le danger était réel; aussi,

tout en lui était émotions et partant jouissance. Il aimait fort la société d'autrui, mais jamais ne s'ennuyait

dans la sienne, et plus d'une fois, si on eut pu l'étudier quand il était seul, on l'eut vu rire des quolibets

qu'il se racontait a lui-meme ou des bouffonnes imaginations qu'il se créait justement cinq minutes avant

le moment ou devait venir l'ennui.

D'Artagnan ne fut pas peut-etre aussi gai cette fois qu'il l'eut été avec la perspective de trouver quelques
bons amis a Calais au lieu de celle qu'il avait d'y rencontrer les dix sacripants; mais cependant la

mélancolie ne le visita point plus d'une fois par jour, et ce fut cinq visites a peu pres qu'il reçut de cette

sombre déité avant d'apercevoir la mer a Boulogne, encore les visites furent-elles courtes.

Mais, une fois la, d'Artagnan se sentit pres de l'action, et tout autre sentiment que celui de la confiance
disparut, pour ne plus jamais revenir. De Boulogne, il suivit la côte jusqu'a Calais. Calais était le

rendez-vous général, et dans Calais il avait désigné a chacun de ses enrôlés l'hôtellerie du

Grand-Monarque, ou la vie n'était point chere, ou les matelots faisaient la chaudiere, ou les hommes

d'épée, a fourreau de cuir, bien entendu, trouvaient gîte, table, nourriture, et toutes les douceurs de la vie

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