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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

vingt mille livres a d'Artagnan, pour sa part a lui, Planchet, et vingt autres mille livres, toujours en beaux
louis doubles, pour la part de d'Artagnan. D'Artagnan mit chacun des vingt mille francs dans un sac et

pesant chaque sac de chaque main:

- C'est bien embarrassant, cet argent, mon cher Planchet, dit-il; sais-tu que cela pese plus de trente livres?

- Bah! votre cheval portera cela comme une plume.

D'Artagnan secoua la tete.

- Ne me dis pas de ces choses-la, Planchet; un cheval surchargé de trente livres, apres le portemanteau et
le cavalier, ne passe plus si facilement une riviere, ne franchit plus si légerement un mur ou un fossé, et

plus de cheval, plus de cavalier. Il est vrai que tu ne sais pas cela, toi, Planchet, qui as servi toute ta vie

dans l'infanterie.

- Alors, monsieur, comment faire? dit Planchet vraiment embarrassé.

- Écoute, dit d'Artagnan, je paierai mon armée a son retour dans ses foyers. Garde-moi ma moitié de
vingt mille livres, que tu feras valoir pendant ce temps-la.

- Et ma moitié a moi? dit Planchet.

- Je l'emporte.

- Votre confiance m'honore, dit Planchet; mais si vous ne revenez pas?

- C'est possible, quoique la chose soit peu vraisemblable, Alors, Planchet, pour le cas ou je ne reviendrais
pas, donne-moi une plume pour que je fasse mon testament.

D'Artagnan prit une plume, du papier et écrivit sur une simple feuille:

«Moi, d'Artagnan, je possede vingt mille livres économisées sou a sou depuis trente-trois ans que je suis
au service de Sa Majesté le roi de France. J'en donne cinq mille a Athos, cinq mille a Porthos, cinq mille

a Aramis, pour qu'ils les donnent, en mon nom et aux leurs, a mon petit ami Raoul, vicomte de

Bragelonne. Je donne les cinq mille dernieres a Planchet, pour qu'il distribue avec moins de regret les

quinze mille autres a mes amis.

«En fin de quoi j'ai signé les présentes.

«D'Artagnan.

Planchet paraissait fort curieux de savoir ce qu'avait écrit d'Artagnan.

- Tiens, dit le mousquetaire a Planchet, lis.

Aux dernieres lignes, les larmes vinrent aux yeux de Planchet.

- Vous croyez que je n'eusse pas donné l'argent sans cela? Alors, je ne veux pas de vos cinq mille livres.

D'Artagnan sourit.

- Accepte, Planchet, accepte, et de cette façon tu ne perdras que quinze mille francs au lieu de vingt, et tu
ne seras pas tenté de faire affront a la signature de ton maître et ami, en cherchant a ne rien perdre du

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