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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

vingt cavaliers marcher ensemble, autrement on leur détache une compagnie qui demande le mot d'ordre,
et qui, sur l'embarras qu'on éprouve a le donner, fusille M. d'Artagnan et ses hommes comme des lapins.

Je me réduis donc a dix hommes; de cette façon; j'agis simplement et avec unité; je serai forcé a la

prudence, ce qui est la moitié de la réussite dans une affaire du genre de celle que j'entreprends: le grand

nombre m'eut entraîné a quelque folie peut-etre Dix chevaux ne sont plus rien a acheter ou a prendre, Oh!

excellente idée et quelle tranquillité parfaite elle fait passer dans mes veines! Plus de soupçons, plus de

mots d'ordre, plus de danger. Dix hommes, ce sont des valets ou des commis. Dix hommes conduisant

dix chevaux chargés de marchandises quelconques sont tolérés, bien reçus partout.

«Dix hommes voyagent pour le compte de la maison Planchet et Cie, de France. Il n'y a rien a dire. Ces
dix hommes, vetus comme des manoeuvriers, ont un bon couteau de chasse, un bon mousqueton a la

croupe du cheval, un bon pistolet dans la fonte. Ils ne se laissent jamais inquiéter, parce qu'ils n'ont pas

de mauvais desseins. Ils sont peut-etre au fond un peu contrebandiers, mais qu'est-ce que cela fait? la

contrebande n'est pas comme la polygamie, un cas pendable. Le pis qui puisse nous arriver, c'est qu'on

confisque nos marchandises.

«Les marchandises confisquées, la belle affaire! Allons, allons, c'est un plan superbe. Dix hommes
seulement, dix hommes que j'engagerai pour mon service, dix hommes qui seront résolus comme

quarante, qui me couteront comme quatre, et a qui, pour plus grande sureté, je n'ouvrirai pas la bouche de

mon dessein, et a qui je dirai seulement: «Mes amis, il y a un coup a faire.» De cette façon, Satan sera

bien malin s'il me joue un de ses tours. Quinze mille livres d'économisées! c'est superbe sur vingt.

Ainsi réconforté par son industrieux calcul, d'Artagnan s'arreta a ce plan et résolut de n'y plus rien
changer. Il avait déja, sur une liste fournie par son intarissable mémoire, dix hommes illustres parmi les

chercheurs d'aventures, maltraités par la fortune ou inquiétés par la justice. Sur ce, d'Artagnan se leva et

se mit en quete a l'instant meme, en invitant Planchet a ne pas l'attendre a déjeuner, et meme peut-etre a

dîner. Un jour et demi passé a courir certains bouges de Paris lui suffit pour sa récolte, et sans faire

communiquer les uns avec les autres ses aventuriers, il avait colligé, collectionné, réuni en moins de

trente heures une charmante collection de mauvais visages parlant un français moins pur que l'anglais

dont ils allaient se servir. C'étaient pour la plupart des gardes dont d'Artagnan avait pu apprécier le mérite

en différentes rencontres, et que l'ivrognerie, des coups d'épée malheureux, des gains inespérés au jeu ou

les réformes économiques de M. de Mazarin avaient forcés de chercher l'ombre et la solitude, ces deux

grands consolateurs des âmes incomprises et froissées. Ils portaient sur leur physionomie et dans leurs

vetements les traces des peines de coeur qu'ils avaient éprouvées. Quelques-uns avaient le visage déchiré;

tous avaient des habits en lambeaux.

D'Artagnan soulagea le plus pressé de ces miseres fraternelles avec une sage distribution des écus de la
société; puis ayant veillé a ce que ces écus fussent employés a l'embellissement physique de la troupe, il

assigna rendez-vous a ses recrues dans le nord de la France, entre Berghes et Saint-Omer. Six jours

avaient été donnés pour tout terme, et d'Artagnan connaissait assez la bonne volonté, la belle humeur et

la probité relative de ces illustres engagés, pour etre certain que pas un d'eux ne manquerait a l'appel. Ces

ordres donnés, ce rendez-vous pris, il alla faire ses adieux a Planchet, qui lui demanda des nouvelles de

son armée. D'Artagnan ne jugea point a propos de lui faire part de la réduction qu'il avait faite dans son

personnel; il craignait d'entamer par cet aveu la confiance de son associé. Planchet se réjouit fort

d'apprendre que l'armée était toute levée, et que lui, Planchet, se trouvait une espece de roi de compte a

demi qui, de son trône-comptoir, soudoyait un corps de troupes destiné a guerroyer contre la perfide

Albion, cette ennemie de tous les coeurs vraiment français. Planchet compta donc en beaux louis doubles

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