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Alexandre Dumas père - Le vicomte de Bragelonne, 1

Mais, sans aller plus loin, d'Artagnan secoua la tete et s'interrompit.

- Non, dit-il, je n'oserais raconter cela a Athos; le moyen est donc peu honorable. Il faut user de violence,
continua-t-il, il le faut bien certainement, sans avoir en rien engagé ma loyauté. Avec quarante hommes

je courrai la campagne comme partisan. Oui, mais si je rencontre, non pas quarante mille Anglais,

comme disait Planchet, mais purement et simplement quatre cents? Je serai battu, attendu que, sur mes

quarante guerriers, il s'en trouvera dix au moins de véreux, dix qui se feront tuer tout de suite par betise.

«Non, en effet, impossible d'avoir quarante hommes surs; cela n'existe pas. Il faut savoir se contenter de
trente. Avec dix hommes de moins j'aurai le droit d'éviter la rencontre a main armée, a cause du petit

nombre de mes gens, et si la rencontre a lieu, mon choix est bien plus certain sur trente hommes que sur

quarante. En outre, j'économise cinq mille francs, c'est-a-dire le huitieme de mon capital, cela en vaut la

peine. C'est dit, j'aurai donc trente hommes. Je les diviserai en trois bandes, nous nous éparpillerons dans

le pays avec injonction de nous réunir a un moment donné; de cette façon, dix par dix, nous ne donnons

pas le moindre soupçon, nous passons inaperçus. Oui, oui, trente, c'est un merveilleux nombre. Il y a trois

dizaines; trois, ce nombre divin. Et puis, vraiment, une compagnie de trente hommes, lorsqu'elle sera

réunie, cela aura encore quelque chose d'imposant. Ah! malheureux que je suis, continua d'Artagnan, il

faut trente chevaux; c'est ruineux. Ou diable avais-je la tete en oubliant les chevaux? On ne peut songer

cependant a faire un coup pareil sans chevaux. Eh bien! soit! ce sacrifice, nous le ferons, quitte a prendre

les chevaux dans le pays; ils n'y sont pas mauvais, d'ailleurs.

«Mais j'oubliais, peste! trois bandes, cela nécessite trois commandants, voila la difficulté: sur les trois
commandants, j'en ai déja un, c'est moi; oui, mais les deux autres couteront a eux seuls presque autant

d'argent que tout le reste de la troupe. Non, décidément, il ne faudrait qu'un seul lieutenant.

«En ce cas, alors, je réduirai ma troupe a vingt hommes. Je sais bien que c'est peu, vingt hommes; mais
puisque avec trente j'étais décidé a ne pas chercher les coups, je le serai bien plus encore avec vingt.

Vingt, c'est un compte rond; cela d'ailleurs réduit de dix le nombre des chevaux, ce qui est une

considération; et alors, avec un bon lieutenant...

«Mordieu! ce que c'est pourtant que patience et calcul! N'allais- je pas m'embarquer avec quarante
hommes, et voila maintenant que je me réduis a vingt pour un égal succes. Dix mille livres d'épargnées

d'un seul coup et plus de sureté, c'est bien cela. Voyons a cette heure: il ne s'agit plus que de trouver ce

lieutenant; trouvons-le donc, et apres... Ce n'est pas facile, il me le faut brave et bon, un second

moi-meme.

«Oui, mais un lieutenant aura mon secret, et comme ce secret vaut un million et que je ne paierai a mon
homme que mille livres, quinze cents livres au plus, mon homme vendra le secret a Monck. Pas de

lieutenant, mordioux! D'ailleurs, cet homme fut-il muet comme un disciple de Pythagore, cet homme

aura bien dans la troupe un soldat favori dont il fera son sergent; le sergent pénétrera le secret du

lieutenant, au cas ou celui-ci sera honnete et ne voudra pas le vendre.

«Alors le sergent, moins probe et moins ambitieux, donnera le tout pour cinquante mille livres. Allons,
allons! c'est impossible! Décidément le lieutenant est impossible. Mais alors plus de fractions, je ne puis

diviser ma troupe en deux et agir sur deux points a la fois sans un autre moi-meme qui...Mais a quoi bon

agir sur deux points, puisque nous n'avons qu'un homme a prendre? A quoi bon affaiblir un corps en

mettant la droite ici, la gauche la? Un seul corps, mordioux! un seul, et commandé par d'Artagnan; tres

bien! Mais vingt hommes marchant d'une bande sont suspects a tout le monde; il ne faut pas qu'on voie

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