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Alexandre Dumas père - La reine Margot, 2

Un mot de Henri, prononcé à l'oreille de Marguerite, fixa les regards de la reine sur de Mouy. Puis alors
ses beaux yeux s'égarèrent dans les profondeurs de la salle: elle cherchait La Mole, mais inutilement.

La Mole n'y était pas.

Les discours commencèrent. Le premier fut au roi. Lasco lui demandait, au nom de la diète, son
assentiment à ce que la couronne de Pologne fût offerte à un prince de la maison de France.

Charles répondit par une adhésion courte et précise, présentant le duc d'Anjou, son frère, du courage
duquel il fit un grand éloge aux envoyés polonais. Il parlait en français; un interprète traduisait sa réponse

après chaque période. Et pendant que l'interprète parlait à son tour, on pouvait voir le roi approcher de sa

bouche un mouchoir qui, à chaque fois, s'en éloignait teint de sang.

Quand la réponse de Charles fut terminée, Lasco se tourna vers le duc d'Anjou, s'inclina et commença un
discours latin dans lequel il lui offrait le trône au nom de la nation polonaise.

Le duc répondit dans la même langue, et d'une voix dont il cherchait en vain à contenir l'émotion, qu'il
acceptait avec reconnaissance l'honneur qui lui était décerné. Pendant tout le temps qu'il parla, Charles

resta debout, les lèvres serrées, l'oeil fixé sur lui, immobile et menaçant comme l'oeil d'un aigle.

Quand le duc d'Anjou eut fini, Lasco prit la couronne des Jagellons posée sur un coussin de velours
rouge, et tandis que deux seigneurs polonais revêtaient le duc d'Anjou du manteau royal, il déposa la

couronne entre les mains de Charles.

Charles fit un signe à son frère. Le duc d'Anjou vint s'agenouiller devant lui, et de ses propres mains,
Charles lui posa la couronne sur la tête: alors les deux rois échangèrent un des plus haineux baisers que

se soient jamais donnés deux frères.

Aussitôt un héraut cria:

«Alexandre-Édouard-Henri de France, duc d'Anjou, vient d'être couronné roi de Pologne. Vive le roi de
Pologne!»

Toute l'assemblée répéta d'un seul cri:

- Vive le roi de Pologne! Alors Lasco se tourna vers Marguerite. Le discours de la belle reine avait été
gardé pour le dernier. Or, comme c'était une galanterie qui lui avait été accordée pour faire briller son

beau génie, comme on disait alors, chacun porta une grande attention à la réponse, qui devait être en

latin. Nous avons vu que Marguerite l'avait composée elle-même.

Le discours de Lasco fut plutôt un éloge qu'un discours. Il avait cédé, tout Sarmate qu'il était, à
l'admiration qu'inspirait à tous la belle reine de Navarre; et empruntant la langue à Ovide, mais le style à

Ronsard, il dit que, partis de Varsovie au milieu de la plus profonde nuit, ils n'auraient su, lui et ses

compagnons, comment retrouver leur chemin, si, comme les rois mages, ils n'avaient eu deux étoiles

pour les guider; étoiles qui devenaient de plus en plus brillantes à mesure qu'ils approchaient de la

France, et qu'ils reconnaissaient maintenant n'être autre chose que les deux beaux yeux de la reine de

Navarre. Enfin, passant de l'Évangile au Coran, de la Syrie à l'Arabie Pétrée, de Nazareth à La Mecque, il

termina en disant qu'il était tout prêt à faire ce que faisaient les sectateurs ardents du Prophète, qui, une

fois qu'ils avaient eu le bonheur de contempler son tombeau, se crevaient les yeux, jugeant qu'après avoir

joui d'une si belle vue rien dans ce monde ne valait plus la peine d'être admiré.

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