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Alexandre Dumas père - La reine Margot, 2

- Eh! madame, dit-il, rendez-moi mon ami, je vous en supplie, ou dites-moi tout au moins ce qu'il est
devenu; car sans lui je ne puis pas vivre. Supposez Euryale sans Nisus, Damon sans Pythias, ou Oreste

sans Pylade, et ayez pitié de mon infortune en faveur d'un des héros que je viens de vous citer, et dont le

coeur, je vous le jure, ne l'emportait pas en tendresse sur le mien.

Marguerite sourit, et après avoir fait promettre le secret à Coconnas, elle lui raconta la fuite par la
fenêtre. Quant au lieu de son séjour, si instantes que fussent les prières du Piémontais, elle garda sur ce

point le plus profond silence. Cela ne satisfaisait qu'à demi Coconnas; aussi se laissa-t-il aller à des

aperçus diplomatiques de la plus haute sphère. Il en résulta que Marguerite vit clairement que le duc

d'Alençon était de moitié dans le désir qu'avait son gentilhomme de connaître ce qu'était devenu La

Mole.

- Eh bien, dit la reine, si vous voulez absolument savoir quelque chose de positif sur le compte de votre
ami, demandez au roi Henri de Navarre, c'est le seul qui ait le droit de parler; quant à moi, tout ce que je

puis vous dire, c'est que celui que vous cherchez est vivant: croyez-en ma parole.

- J'en crois une chose plus certaine encore, madame, répondit Coconnas, ce sont vos beaux yeux qui n'ont
point pleuré.

Puis, croyant qu'il n'y avait rien à ajouter à une phrase qui avait le double avantage de rendre sa pensée et
d'exprimer la haute opinion qu'il avait du mérite de La Mole, Coconnas se retira en ruminant un

raccommodement avec madame de Nevers, non pas pour elle personnellement, mais pour savoir d'elle ce

qu'il n'avait pu savoir de Marguerite.

Les grandes douleurs sont des situations anormales dont l'esprit secoue le joug aussi vite qu'il lui est
possible. L'idée de quitter Marguerite avait d'abord brisé le coeur de La Mole; et c'était bien plutôt pour

sauver la réputation de la reine que pour préserver sa propre vie qu'il avait consenti à fuir.

Aussi dès le lendemain au soir était-il revenu à Paris pour revoir Marguerite à son balcon. Marguerite, de
son côté, comme si une voix secrète lui eût appris le retour du jeune homme, avait passé toute la soirée à

sa fenêtre; il en résulta que tous deux s'étaient revus avec ce bonheur indicible qui accompagne les

jouissances défendues. Il y a même plus: l'esprit mélancolique et romanesque de La Mole trouvait un

certain charme à ce contretemps. Cependant, comme l'amant véritablement épris n'est heureux qu'un

moment, celui pendant lequel il voit ou possède, et souffre pendant tout le temps de l'absence, La Mole,

ardent de revoir Marguerite, s'occupa d'organiser au plus vite, l'événement qui devait la lui rendre,

c'est-à-dire la fuite du roi de Navarre.

Quant à Marguerite, elle se laissait, de son côté, aller au bonheur d'être aimée avec un dévouement si pur.
Souvent elle s'en voulait de ce qu'elle regardait comme une faiblesse; elle, cet esprit viril, méprisant les

pauvretés de l'amour vulgaire, insensible aux minuties qui en font pour les âmes tendres le plus doux, le

plus délicat, le plus désirable de tous les bonheurs, elle trouvait sa journée sinon heureusement remplie,

du moins heureusement terminée, quand vers neuf heures, paraissant à son balcon vêtue d'un peignoir

blanc, elle apercevait sur le quai, dans l'ombre, un cavalier dont la main se posait sur ses lèvres, sur son

coeur; c'était alors une toux significative, qui rendait à l'amant le souvenir de la voix aimée. C'était

quelquefois aussi un billet vigoureusement lancé par une petite main et qui enveloppait quelque bijou

précieux, mais bien plus précieux encore pour avoir appartenu à celle qui l'envoyait que pour la matière

qui lui donnait sa valeur, et qui allait résonner sur le pavé à quelques pas du jeune homme. Alors La

Mole, pareil à un milan, fondait sur cette proie, la serrait dans son sein, répondait par la même voie, et

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