bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - La reine Margot, 2

l'avait attendu avec quelque ardeur dans le corridor parce que c'était une espèce de chasse à l'affût.
D'Alençon, tout au contraire, était très préoccupé. La répulsion qu'il avait toujours eue pour La Mole

s'était changée en haine du moment où il avait su que La Mole était aimé de sa soeur. Marguerite avait

tout ensemble l'esprit rêveur et l'oeil au guet. Elle avait à la fois à se souvenir et à veiller. Les députés

polonais avaient envoyé le texte des harangues qu'ils devaient prononcer. Marguerite, à qui l'on n'avait

pas plus parlé de la scène de la veille que si la scène n'avait point existé, lut les discours, et, hormis

Charles, chacun discuta ce qu'il répondrait. Charles laissa Marguerite répondre comme elle l'entendrait.

Il se montra très difficile sur le choix des termes pour d'Alençon; mais quant au discours de Henri
d'Anjou, il y apporta plus que du mauvais vouloir: il fut acharné à corriger et à reprendre.

Cette séance, sans rien faire éclater encore, avait lourdement envenimé les esprits.

Henri d'Anjou, qui avait son discours à refaire presque entièrement, sortit pour se mettre à cette tâche.
Marguerite, qui n'avait pas eu de nouvelles du roi de Navarre depuis celles qui lui avaient été données au

détriment des vitres de sa fenêtre, retourna chez elle dans l'espérance de l'y voir venir.

D'Alençon, qui avait lu l'hésitation dans les yeux de son frère d'Anjou, et surpris entre lui et sa mère un
regard d'intelligence, se retira pour rêver à ce qu'il regardait comme une cabale naissante. Enfin, Charles

allait passer dans sa forge pour achever un épieu qu'il se fabriquait lui-même, lorsque Catherine l'arrêta.

Charles, qui se doutait qu'il allait rencontrer chez sa mère quelque opposition à sa volonté, s'arrêta et la
regarda fixement:

- Eh bien, dit-il, qu'avons-nous encore?

- Un dernier mot à échanger, Sire. Nous avons oublié ce mot, et cependant il est de quelque importance.
Quel jour fixons-nous pour la séance publique?

- Ah! c'est vrai, dit le roi en se rasseyant; causons-en, mère. Eh bien! à quand vous plaît-il que nous
fixions le jour?

- Je croyais, répondit Catherine, que dans le silence même de Votre Majesté, dans son oubli apparent, il y
avait quelque chose de profondément calculé.

- Non, dit Charles; pourquoi cela, ma mère?

- Parce que, ajouta Catherine très doucement, il ne faudrait pas, ce me semble, mon fils, que les Polonais
nous vissent courir avec tant d'âpreté après cette couronne.

- Au contraire, ma mère, dit Charles, ils se sont hâtés, eux, en venant à marches forcées de Varsovie ici...
Honneur pour honneur, politesse pour politesse.

- Votre Majesté peut avoir raison dans un sens, comme dans un autre je pourrais ne pas avoir tort. Ainsi,
son avis est que la séance publique doit être hâtée?

- Ma foi, oui, ma mère; ne serait-ce point le vôtre par hasard?

- Vous savez que je n'ai d'avis que ceux qui peuvent le plus concourir à votre gloire; je vous dirai donc
qu'en vous pressant ainsi je craindrais qu'on ne vous accusât de profiter bien vite de cette occasion qui se

présente de soulager la maison de France des charges que votre frère lui impose, mais que, bien

< page précédente | 62 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.