bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - La reine Margot, 2

deux gardes.

Puis s'approchant de René, qui était resté debout et tremblant en attendant à son tour qu'on le reconduisît
au Châtelet où il était enfermé:

- Bien, monsieur, lui dit-il, soyez tranquille, la reine et le roi sauront que c'est à vous qu'ils auront dû de
connaître la vérité.

Mais au lieu de lui rendre de la force, cette promesse parut atterrer René, et il ne répondit qu'en poussant
un profond soupir.

XXVII. La torture du brodequin

Ce fut seulement lorsqu'on l'eut reconduit dans son nouveau cachot et qu'on eut refermé la porte derrière
lui, que Coconnas, abandonné à lui-même et cessant d'être soutenu par la lutte avec les juges et par sa

colère contre René, commença la série de ses tristes réflexions.

- Il me semble, se dit-il à lui-même, que cela tourne au plus mal, et qu'il serait temps d'aller un peu à la
chapelle. Je me défie des condamnations à mort; car incontestablement on s'occupe de nous condamner à

mort à cette heure. Je me défie surtout des condamnations à mort qui se prononcent dans le huis clos d'un

château fort devant des figures aussi laides que toutes ces figures qui m'entouraient. On veut

sérieusement nous couper la tête, hum! hum! ... Je reviens donc à ce que je disais, il serait temps d'aller à

la chapelle.

Ces mots prononcés à demi-voix furent suivis d'un silence, et ce silence fut interrompu par un bruit
sourd, étouffé, lugubre, et qui n'avait rien d'humain; ce cri sembla percer la muraille épaisse et vint vibrer

sur le fer de ses barreaux.

Coconnas frissonna malgré lui: et cependant c'était un homme si brave que chez lui la valeur ressemblait
à l'instinct des bêtes féroces; Coconnas demeura immobile à l'endroit où il avait entendu la plainte,

doutant qu'une pareille plainte pût être prononcée par un être humain, et la prenant pour le gémissement

du vent dans les arbres, ou pour un de ces mille bruits de la nuit qui semblent descendre ou monter des

deux mondes inconnus entre lesquels tourne notre monde; alors une seconde plainte, plus douloureuse,

plus profonde, plus poignante encore que la première, parvint à Coconnas, et cette fois, non seulement il

distingua bien positivement l'expression de la douleur dans la voix humaine, mais encore il crut

reconnaître dans cette voix celle de La Mole.

À cette voix, le Piémontais oublia qu'il était retenu par deux portes, par trois grilles et par une muraille
épaisse de douze pieds; il s'élança de tout son poids contre cette muraille comme pour la renverser et

voler au secours de la victime en s'écriant:

- On égorge donc quelqu'un ici? Mais il rencontra sur son chemin le mur auquel il n'avait pas pensé, et il
tomba froissé du choc contre un banc de pierre sur lequel il s'affaissa. Ce fut tout.

- Oh! ils l'ont tué! murmura-t-il; c'est abominable! Mais c'est qu'on ne peut se défendre ici... rien, pas
d'armes. Il étendit les mains autour de lui.

- Ah! cet anneau de fer, s'écria-t-il, je l'arracherai, et malheur à qui m'approchera!

Coconnas se releva, saisit l'anneau de fer, et d'une première secousse l'ébranla si violemment, qu'il était
évident qu'avec deux secousses pareilles il le descellerait.

< page précédente | 183 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.