bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - La reine Margot, 2

Elle avait lu un quart d'heure à peu près sans interruption aucune, lorsqu'un cri long, prolongé, terrible,
parvint jusque dans la chambre royale et fit dresser les cheveux sur la tête des assistants.

Un coup de pistolet le suivit immédiatement.

- Qu'est-ce cela, dit Catherine, et pourquoi ne lisez-vous plus, Carlotta?

- Madame, dit la jeune femme pâlissante, n'avez-vous point entendu?

- Quoi? demanda Catherine.

- Ce cri?

- Et ce coup de pistolet? ajouta le capitaine des gardes.

- Un cri, un coup de pistolet, ajouta Catherine, je n'ai rien entendu, moi... D'ailleurs, est-ce donc une
chose bien extraordinaire au Louvre qu'un cri et qu'un coup de pistolet? Lisez, lisez, Carlotta.

- Mais écoutez, madame, dit celle-ci, tandis que M. de Nancey se tenait debout la main à la poignée de
son épée et n'osant sortir sans le congé de la reine; écoutez, on entend des pas, des imprécations.

- Faut-il que je m'informe, madame? dit ce dernier.

- Point du tout, monsieur, restez là, dit Catherine en se soulevant sur une main comme pour donner plus
de force à son ordre. Qui donc me garderait en cas d'alarme? Ce sont quelques Suisses ivres qui se

battent.

Le calme de la reine, opposé à la terreur qui planait sur toute cette assemblée, formait un contraste
tellement remarquable que, si timide qu'elle fût, madame de Sauve fixa un regard interrogateur sur la

reine.

- Mais, madame, s'écria-t-elle, on dirait que l'on tue quelqu'un.

- Et qui voulez-vous qu'on tue?

- Mais le roi de Navarre, madame; le bruit vient du côté de son appartement.

- La sotte! murmura la reine, dont les lèvres, malgré sa puissance sur elle-même, commençaient à s'agiter
étrangement, car elle marmottait une prière; la sotte voit son roi de Navarre partout.

- Mon Dieu! mon Dieu! dit madame de Sauve en retombant sur son fauteuil.

- C'est fini, c'est fini, dit Catherine. Capitaine, continua-t- elle en s'adressant à M. de Nancey, j'espère
que, s'il y a du scandale dans le palais, vous ferez demain punir sévèrement les coupables. Reprenez votre

lecture, Carlotta.

Et Catherine retomba elle-même sur son oreiller dans une impassibilité qui ressemblait beaucoup à de
l'affaissement, car les assistants remarquèrent que de grosses gouttes de sueur roulaient sur son visage.

Madame de Sauve obéit à cet ordre formel; mais ses yeux et sa voix fonctionnaient seuls. Sa pensée
errante sur d'autres objets lui représentait un danger terrible suspendu sur une tête chérie. Enfin, après

quelques minutes de ce combat, elle se trouva tellement oppressée entre l'émotion et l'étiquette que sa

voix cessa d'être intelligible; le livre lui tomba des mains, elle s'évanouit.

< page précédente | 14 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.