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Alexandre Dumas père - La reine Margot, 2

- Il a goûté vingt-cinq fois le poison, pensa François. Mon frère est mort! Alors il pensa qu'il y avait un
Dieu au ciel qui n'était peut-être point le hasard.

François essuya de sa main tremblante la froide rosée qui dégouttait sur son front, et attendit silencieux,
comme le lui avait ordonné son frère, que le chapitre fût achevé.

XIX. La chasse au vol

Charles lisait toujours. Dans sa curiosité, il dévorait les pages; et chaque page, nous l'avons dit, soit à
cause de l'humidité à laquelle elles avaient été longtemps exposées, soit pour tout autre motif, adhérait à

la page suivante.

D'Alençon considérait d'un oeil hagard ce terrible spectacle dont il entrevoyait seul le dénouement.

- Oh! murmura-t-il, que va-t-il donc se passer ici? Comment! je partirais, je m'exilerais, j'irais chercher
un trône imaginaire, tandis que Henri, à la première nouvelle de la maladie de Charles, reviendrait dans

quelque ville forte à vingt lieues de la capitale, guettant cette proie que le hasard nous livre, et pourrait

d'une seule enjambée être dans la capitale; de sorte qu'avant que le roi de Pologne eût seulement appris la

nouvelle de la mort de mon frère, la dynastie serait déjà changée: c'est impossible!

C'étaient ces pensées qui avaient dominé le premier sentiment d'horreur involontaire qui poussait
François à arrêter Charles. C'était cette fatalité persévérante qui semblait garder Henri et poursuivre les

Valois, contre laquelle le duc allait encore essayer une fois de réagir.

En un instant tout son plan venait de changer à l'égard de Henri. C'était Charles et non Henri qui avait lu
le livre empoisonné; Henri devait partir, mais partir condamné. Du moment où la fatalité venait de le

sauver encore une fois, il fallait que Henri restât; car Henri était moins à craindre prisonnier à Vincennes

ou à la Bastille, que le roi de Navarre à la tête de trente mille hommes.

Le duc d'Alençon laissa donc Charles achever son chapitre; et lorsque le roi releva la tête:

- Mon frère, lui dit-il, j'ai attendu parce que Votre Majesté l'a ordonné, mais c'était à mon grand regret,
parce que j'avais des choses de la plus haute importance à vous dire.

- Ah! au diable! dit Charles, dont les joues pâles s'empourpraient peu à peu, soit qu'il eût mis une trop
grande ardeur à sa lecture, soit que le poison commençât à agir; au diable! si tu viens encore me parler de

la même chose, tu partiras comme est parti le roi de Pologne. Je me suis débarrassé de lui, je me

débarrasserai de toi, et plus un mot là-dessus.

- Aussi, mon frère, dit François, ce n'est point de mon départ que je veux vous entretenir, mais de celui
d'un autre. Votre Majesté m'a atteint dans mon sentiment le plus profond et le plus délicat, qui est mon

dévouement pour elle comme frère, ma fidélité comme sujet, et je tiens à lui prouver que je ne suis pas

un traître, moi.

- Allons, dit Charles en s'accoudant sur le livre, en croisant ses jambes l'une sur l'autre, et en regardant
d'Alençon en homme qui fait contre ses habitudes provision de patience; allons, quelque bruit nouveau,

quelque accusation matinale?

- Non, Sire. Une certitude, un complot que ma ridicule délicatesse m'avait seule empêché de vous révéler.

- Un complot! dit Charles, voyons le complot.

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