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Alexandre Dumas père - La reine Margot, 1

contre son gré; François détestait Henri et n'avait conservé la neutralité en faveur du Béarnais que parce
qu'il était convaincu que Henri et sa femme étaient restés étrangers l'un à l'autre. Une marque d'intérêt

donnée par Marguerite à son époux pouvait en conséquence, au lieu de l'écarter, rapprocher de sa poitrine

un des trois poignards qui le menaçaient.

Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune prince plus qu'elle n'eût frissonné en apercevant le roi
Charles IX ou la reine mère elle-même. On n'eût point dit d'ailleurs, en le voyant, qu'il se passât quelque

chose d'insolite par la ville, ni au Louvre; il était vêtu avec son élégance ordinaire. Ses habits et son linge

exhalaient ces parfums que méprisait Charles IX, mais dont le duc d'Anjou et lui faisaient un si continuel

usage. Seulement, un oeil exercé comme l'était celui de Marguerite pouvait remarquer que, malgré sa

pâleur plus grande que d'habitude, et malgré le léger tremblement qui agitait l'extrémité de ses mains,

aussi belles et aussi soignées que des mains de femme, il renfermait au fond de son coeur un sentiment

joyeux.

Son entrée fut ce qu'elle avait l'habitude d'être. Il s'approcha de sa soeur pour l'embrasser. Mais, au lieu
de lui tendre ses joues, comme elle eût fait au roi Charles ou au duc d'Anjou, Marguerite s'inclina et lui

offrit le front.

Le duc d'Alençon poussa un soupir, et posa ses lèvres blêmissantes sur ce front que lui présentait
Marguerite.

Alors, s'asseyant, il se mit à raconter à sa soeur les nouvelles sanglantes de la nuit; la mort lente et
terrible de l'amiral; la mort instantanée de Téligny, qui, percé d'une balle, rendit à l'instant même le

dernier soupir. Il s'arrêta, s'appesantit, se complut sur les détails sanglants de cette nuit avec cet amour du

sang particulier à lui et à ses deux frères. Marguerite le laissa dire.

Enfin, ayant tout dit, il se tut.

- Ce n'est pas pour me faire ce récit seulement que vous êtes venu me rendre visite, n'est-ce pas, mon
frère? demanda Marguerite.

Le duc d'Alençon sourit.

- Vous avez encore autre chose à me dire?

- Non, répondit le duc, j'attends.

- Qu'attendez-vous?

- Ne m'avez-vous pas dit, chère Marguerite bien-aimée, reprit le duc en rapprochant son fauteuil de celui
de sa soeur, que ce mariage avec le roi de Navarre se faisait contre votre gré.

- Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince de Béarn lorsqu'on me l'a proposé pour époux.

- Et depuis que vous le connaissez, ne m'avez-vous pas affirmé que vous n'éprouviez aucun amour pour
lui?

- Je vous l'ai dit, il est vrai.

- Votre opinion n'était-elle pas que ce mariage devait faire votre malheur?

- Mon cher François, dit Marguerite, quand un mariage n'est pas la suprême félicité, c'est presque

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