bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - La reine Margot, 1

passé mon rapir tans le corps à lui. Mais ce n'est bas le dout, che grois que le Téligny en dient, che
l'endens grier.

En ce moment, en effet, quelques cris de détresse qui semblaient poussés par une voix de femme se firent
entendre; des reflets rougeâtres illuminèrent une des deux ailes formant galerie. On aperçut deux

hommes qui fuyaient poursuivis par une longue file de massacreurs. Une arquebusade tua l'un; l'autre

trouva sur son chemin une fenêtre ouverte, et, sans mesurer la hauteur, sans s'inquiéter des ennemis qui

l'attendaient en bas, il sauta intrépidement dans la cour.

- Tuez! tuez! crièrent les assassins en voyant leur victime prête à leur échapper.

L'homme se releva en ramassant son épée, qui, dans sa chute, lui était échappée des mains, prit sa course
tête baissée à travers les assistants, enculbuta trois ou quatre, en perça un de son épée, et au milieu du feu

des pistolades, au milieu des imprécations des soldats furieux de l'avoir manqué, il passa comme l'éclair

devant Coconnas, qui l'attendait à la porte, le poignard à la main.

- Touché! cria le Piémontais en lui traversant le bras de sa lame fine et aiguë.

- Lâche! répondit le fugitif en fouettant le visage de son ennemi avec la lame de son épée, faute d'espace
pour lui donner un coup de pointe.

- Oh! mille démons! s'écria Coconnas, c'est monsieur de la Mole!

- Monsieur de la Mole! répétèrent La Hurière et Maurevel.

- C'est celui qui a prévenu l'amiral! crièrent plusieurs soldats.

- Tue! tue! ... hurla-t-on de tous côtés. Coconnas, La Hurière et dix soldats s'élancèrent à la poursuite de
La Mole, qui, couvert de sang et arrivé à ce degré d'exaltation qui est la dernière réserve de la vigueur

humaine, bondissait par les rues, sans autre guide que l'instinct. Derrière lui, les pas et les cris de ses

ennemis l'éperonnaient et semblaient lui donner des ailes. Parfois une balle sifflait à son oreille et

imprimait tout à coup à sa course, près de se ralentir, une nouvelle rapidité. Ce n'était plus une

respiration, ce n'était plus une haleine qui sortait de sa poitrine, mais un râle sourd, mais un rauque

hurlement. La sueur et le sang dégouttaient de ses cheveux et coulaient confondus sur son visage. Bientôt

son pourpoint devint trop serré pour les battements de son coeur, et il l'arracha. Bientôt son épée devint

trop lourde pour sa main, et il la jeta loin de lui. Parfois il lui semblait que les pas s'éloignaient et qu'il

était près d'échapper à ses bourreaux; mais aux cris de ceux-ci, d'autres massacreurs qui se trouvaient sur

son chemin et plus rapprochés quittaient leur besogne sanglante et accouraient. Tout à coup il aperçut la

rivière coulant silencieusement à sa gauche; il lui sembla qu'il éprouverait, comme le cerf aux abois, un

indicible plaisir à s'y précipiter, et la force suprême de la raison put seule le retenir. À sa droite c'était le

Louvre, sombre, immobile, mais plein de bruits sourds et sinistres. Sur le pont-levis entraient et sortaient

des casques, des cuirasses, qui renvoyaient en froids éclairs les rayons de la lune. La Mole songea au roi

de Navarre comme il avait songé à Coligny: c'étaient ses deux seuls protecteurs. Il réunit toutes ses

forces, regarda le ciel en faisant tout bas le voeu d'abjurer s'il échappait au massacre, fit perdre par un

détour une trentaine de pas à la meute qui le poursuivait, piqua droit vers le Louvre, s'élança sur le pont

pêle-mêle avec les soldats, reçut un nouveau coup de poignard qui glissa le long des côtes, et, malgré les

cris de: «Tue! tue!» qui retentissaient derrière lui et autour de lui, malgré l'attitude offensive que

prenaient les sentinelles, il se précipita comme une flèche dans la cour, bondit jusqu'au vestibule, franchit

l'escalier, monta deux étages, reconnut une porte et s'y appuya en frappant des pieds et des mains.

< page précédente | 67 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.