bibliotheq.net - littérature française
 

Alexandre Dumas père - La reine Margot, 1

Ces paroles s'étaient répandues du Louvre dans la ville, et, tout en réjouissant fort les huguenots, avaient
considérablement donné à penser aux catholiques, qui se demandaient tout bas si le roi les trahissait

réellement, ou bien ne jouait pas quelque comédie qui aurait un beau matin ou un beau soir son

dénouement inattendu.

C'était vis-à-vis de l'amiral de Coligny surtout, qui depuis cinq ou six ans faisait une guerre acharnée au
roi, que la conduite de Charles IX paraissait inexplicable: après avoir mis sa tête à prix à cent cinquante

mille écus d'or, le roi ne jurait plus que par lui, l'appelant son père et déclarant tout haut qu'il allait

confier désormais à lui seul la conduite de la guerre; c'est au point que Catherine de Médicis, elle-même,

qui jusqu'alors avait réglé les actions, les volontés et jusqu'aux désirs du jeune prince, paraissait

commencer à s'inquiéter tout de bon, et ce n'était pas sans sujet, car, dans un moment d'épanchement

Charles IX avait dit à l'amiral à propos de la guerre de Flandre:

- Mon père, il y a encore une chose en ceci à laquelle il faut bien prendre garde: c'est que la reine mère,
qui veut mettre le nez partout comme vous savez, ne connaisse rien de cette entreprise; que nous la

tenions si secrète qu'elle n'y voie goutte, car, brouillonne comme je la connais, elle nous gâterait tout.

Or, tout sage et expérimenté qu'il était, Coligny n'avait pu tenir secrète une si entière confiance; et
quoiqu'il fût arrivé à Paris avec de grands soupçons, quoique à son départ de Châtillon une paysanne se

fût jetée à ses pieds, en criant: «Oh! monsieur, notre bon maître, n'allez pas à Paris, car si vous y allez

vous mourrez, vous et tous ceux qui iront avec vous»; ces soupçons s'étaient peu à peu éteints dans son

coeur et dans celui de Téligny, son gendre, auquel le roi de son côté faisait de grandes amitiés, l'appelant

son frère comme il appelait l'amiral son père, et le tutoyant, ainsi qu'il faisait pour ses meilleurs amis.

Les huguenots, à part quelques esprits chagrins et défiants, étaient donc entièrement rassurés: la mort de
la reine de Navarre passait pour avoir été causée par une pleurésie, et les vastes salles du Louvre s'étaient

emplies de tous ces braves protestants auxquels le mariage de leur jeune chef Henri promettait un retour

de fortune bien inespéré. L'amiral de Coligny, La Rochefoucault, le prince de Condé fils, Téligny, enfin

tous les principaux du parti, triomphaient de voir tout-puissants au Louvre et si bien venus à Paris ceux-là

mêmes que trois mois auparavant le roi Charles et la reine Catherine voulaient faire pendre à des

potences plus hautes que celles des assassins. Il n'y avait que le maréchal de Montmorency que l'on

cherchait vainement parmi tous ses frères, car aucune promesse n'avait pu le séduire, aucun semblant

n'avait pu le tromper, et il restait retiré en son château de l'Isle-Adam, donnant pour excuse de sa retraite

la douleur que lui causait encore la mort de son père le connétable Anne de Montmorency, tué d'un coup

de pistolet par Robert Stuart, à la bataille de Saint-Denis. Mais comme cet événement était arrivé depuis

plus de trois ans et que la sensibilité était une vertu assez peu à la mode à cette époque, on n'avait cru de

ce deuil prolongé outre mesure que ce qu'on avait bien voulu en croire.

Au reste, tout donnait tort au maréchal de Montmorency; le roi, la reine, le duc d'Anjou et le duc
d'Alençon faisaient à merveille les honneurs de la royale fête.

Le duc d'Anjou recevait des huguenots eux-mêmes des compliments bien mérités sur les deux batailles
de Jarnac et de Moncontour, qu'il avait gagnées avant d'avoir atteint l'âge de dix-huit ans, plus précoce en

cela que n'avaient été César et Alexandre, auxquels on le comparait en donnant, bien entendu, l'infériorité

aux vainqueurs d'Issus et de Pharsale; le duc d'Alençon regardait tout cela de son oeil caressant et faux;

la reine Catherine rayonnait de joie et, toute confite en gracieusetés, complimentait le prince Henri de

Condé sur son récent mariage avec Marie de Clèves; enfin MM. de Guise eux-mêmes souriaient aux

formidables ennemis de leur maison, et le duc de Mayenne discourait avec M. de Tavannes et l'amiral sur

< page précédente | 3 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.