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Alexandre Dumas père - La reine Margot, 1
- Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majesté s'entretenait avec les Muses, mais j'ignorais qu'elle en eût fait son principal conseil.
- Après toi, mon père, après toi; et c'est pour ne pas me troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre à la tête de toutes choses. Écoute donc: il faut en ce moment que je réponde à un nouveau madrigal que mon grand et cher poète m'a envoyé... je ne puis donc te donner à cette heure tous les papiers qui sont nécessaires pour te mettre au courant de la grande question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre, une espèce de plan de campagne qui avait été fait par mes ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain matin.
- À quelle heure, Sire?
- À dix heures; et si par hasard j'étais occupé de vers, si j'étais enfermé dans mon cabinet de travail... eh bien, tu entrerais tout de même, et tu prendrais tous les papiers que tu trouverais sur cette table, enfermés dans ce portefeuille rouge; la couleur est éclatante, et tu ne t'y tromperas pas; moi, je vais écrire à Ronsard.
- Adieu, Sire.
- Adieu, mon père.
- Votre main?
- Que dis-tu, ma main? dans mes bras, sur mon coeur, c'est là ta place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant à lui Coligny qui s'inclinait, posa ses lèvres sur ses cheveux blancs. L'amiral sortit en essuyant une larme.
Charles IX le suivit des yeux tant qu'il put le voir, tendit l'oreille tant qu'il put l'entendre; puis, lorsqu'il ne vit et n'entendit plus rien, il laissa, comme c'était son habitude, retomber sa tête pâle sur son épaule, et passa lentement de la chambre où il se trouvait dans son cabinet d'armes.
Ce cabinet était la demeure favorite du roi; c'était là qu'il prenait ses leçons d'escrime avec Pompée, et ses leçons de poésie avec Ronsard. Il y avait réuni une grande collection d'armes offensives et défensives des plus belles qu'il avait pu trouver. Aussi toutes les murailles étaient tapissées de haches, de boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de mousquetons, et le jour même un célèbre armurier lui avait apporté une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle étaient incrustés en argent ces quatre vers que le poète royal avait composés lui-même:
Pour maintenir la foy, Je suis belle et fidèle; Aux ennemis du roy Je suis belle et cruelle.
Charles IX entra donc, comme nous l'avons dit, dans ce cabinet, et, après avoir fermé la porte principale par laquelle il était entré, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage donnant sur une chambre où une femme agenouillée devant un prie- Dieu disait ses prières.
Comme ce mouvement s'était fait avec lenteur et que les pas du roi, assourdis par le tapis, n'avaient pas eu plus de retentissement que ceux d'un fantôme, la femme agenouillée, n'ayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier, Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant.
C'était une femme de trente-quatre à trente-cinq ans, dont la beauté vigoureuse était relevée par le
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