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Alexandre Dumas père - La reine Margot, 1

chambre à coucher.

Dariole, étendue dans un grand fauteuil, dormait près du lit de sa maîtresse.

Ce lit était entièrement fermé par les rideaux.

La respiration de la jeune femme était si légère, qu'un instant Catherine crut qu'elle ne respirait plus.

Enfin elle entendit un léger souffle, et, avec une joie maligne, elle vint lever le rideau, afin de constater
par elle-même l'effet du terrible poison, tressaillant d'avance à l'aspect de cette livide pâleur ou de cette

dévorante pourpre d'une fièvre mortelle qu'elle espérait; mais, au lieu de tout cela, calme, les yeux

doucement clos par leurs blanches paupières, la bouche rose et entrouverte, sa joue moite doucement

appuyée sur un de ses bras gracieusement arrondi, tandis que l'autre, frais et nacré, s'allongeait sur le

damas cramoisi qui lui servait de couverture, la belle jeune femme dormait presque rieuse encore; car

sans doute quelque songe charmant faisait éclore sur ses lèvres le sourire, et sur sa joue ce coloris d'un

bien-être que rien ne trouble.

Catherine ne put s'empêcher de pousser un cri de surprise qui réveilla pour un instant Dariole.

La reine mère se jeta derrière les rideaux du lit.

Dariole ouvrit les yeux; mais, accablée de sommeil, sans même chercher dans son esprit engourdi la
cause de son réveil, la jeune fille laissa retomber sa lourde paupière et se rendormit.

Catherine alors sortit de dessous son rideau, et, tournant son regard vers les autres points de
l'appartement, elle vit sur une petite table un flacon de vin d'Espagne, des fruits, des pâtes sucrées et deux

verres. Henri avait dû venir souper chez la baronne, qui visiblement se portait aussi bien que lui.

Aussitôt Catherine, marchant à sa toilette, y prit la petite boîte d'argent au tiers vide. C'était exactement la
même ou tout au moins la pareille de celle qu'elle avait fait remettre à Charlotte. Elle en enleva une

parcelle de la grosseur d'une perle sur le bout d'une aiguille d'or, rentra chez elle, la présenta au petit

singe que lui avait donné Henri le soir même. L'animal, affriandé par l'odeur aromatique, la dévora

avidement, et, s'arrondissant dans sa corbeille, se rendormit. Catherine attendit un quart d'heure.

- Avec la moitié de ce qu'il vient de manger là, dit Catherine, mon chien Brutus est mort enflé en une
minute. On m'a jouée. Est- ce René? René! c'est impossible. Alors c'est donc Henri! ô fatalité! C'est clair:

puisqu'il doit régner, il ne peut pas mourir.

» Mais peut-être n'y a-t-il que le poison qui soit impuissant, nous verrons bien en essayant du fer.

Et Catherine se coucha en tordant dans son esprit une nouvelle pensée qui se trouva sans doute complète
le lendemain; car, le lendemain, elle appela son capitaine des gardes, lui remit une lettre, lui ordonna de

la porter à son adresse, et de ne la soumettre qu'aux propres mains de celui à qui elle était adressée.

Elle était adressée au sire de Louviers de Maurevel, capitaine des pétardiers du roi, rue de la Cerisaie,
près de l'Arsenal.

XXVIII. La lettre de Rome

Quelques jours s'étaient écoulés depuis les événements que nous venons de raconter, lorsqu'un matin une
litière escortée de plusieurs gentilshommes aux couleurs de M. de Guise entra au Louvre, et que l'on vint

annoncer à la reine de Navarre que madame la Duchesse de Nevers sollicitait l'honneur de lui faire sa

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