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Alexandre Dumas père - La reine Margot, 1

- Eh bien, est-elle morte redoutée?

- Si bien redoutée, madame, qu'elle ne fût pas morte si Votre Majesté n'en avait pas eu peur. Enfin
comme reine, tu grandiras, ou tu seras plus grande que tu n'as été comme reine; ce qui est encore vrai,

madame, car en échange de la couronne périssable, elle a peut-être maintenant, comme reine et martyre,

la couronne du ciel, et outre cela, qui sait encore l'avenir réservé à sa race sur la terre?

Catherine était superstitieuse à l'excès. Elle s'épouvanta plus encore peut-être du sang-froid de René que
de cette persistance des augures; et comme pour elle un mauvais pas était une occasion de franchir

hardiment la situation, elle dit brusquement à René et sans transition aucune que le travail muet de sa

pensée:

- Est-il arrivé des parfums d'Italie?

- Oui, madame.

- Vous m'en enverrez un coffret garni.

- Desquels?

- Des derniers, de ceux... Catherine s'arrêta.

- De ceux qu'aimait particulièrement la reine de Navarre? reprit René.

- Précisément.

- Il n'est point besoin de les préparer, n'est-ce pas, madame? car Votre Majesté y est à cette heure aussi
savante que moi.

- Tu trouves? dit Catherine. Le fait est qu'ils réussissent.

- Votre Majesté n'a rien de plus à me dire? demanda le parfumeur.

- Non, non, reprit Catherine pensive; je ne crois pas, du moins. Si toutefois il y avait du nouveau dans les
sacrifices, faites-le- moi savoir. À propos, laissons là les agneaux, et essayons des poules.

- Hélas! madame, j'ai bien peur qu'en changeant la victime nous ne changions rien aux présages.

- Fais ce que je dis. René salua et sortit. Catherine resta un instant assise et pensive; puis elle se leva à
son tour et rentra dans sa chambre à coucher, où l'attendaient ses femmes et où elle annonça pour le

lendemain le pèlerinage à Montfaucon.

La nouvelle de cette partie de plaisir fut pendant toute la soirée le bruit du palais et la rumeur de la ville.
Les dames firent préparer leurs toilettes les plus élégantes, les gentilshommes leurs armes et leurs

chevaux d'apparat. Les marchands fermèrent boutiques et ateliers, et les flâneurs de la populace tuèrent,

par-ci, par-là, quelques huguenots épargnés pour la bonne occasion, afin d'avoir un accompagnement

convenable à donner au cadavre de l'amiral.

Ce fut un grand vacarme pendant toute la soirée et pendant une bonne partie de la nuit.

La Mole avait passé la plus triste journée du monde, et cette journée avait succédé à trois ou quatre autres
qui n'étaient pas moins tristes.

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