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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette
A la fin, le chemin devint si facile et si directement tracé, que le complaisant conducteur de Carl se disposa à le quitter pour retourner chez lui; mais, avant de le faire, il voulait absolument laisser à Carl le contenu de son havresac, de crainte que celui-ci ne souffrît de la faim. Carl ne voulut point y consentir; car, que deviendrait ce faible enfant, s'il le privait de sa nourriture? Tout en persistant dans son refus, il l'embrassa en le remerciant mille fois, et se mit à descendre la montagne. - Carl avait appris à penser aux autres.
Il voyagea bien des jours à travers les vallées, apaisant sa faim avec les mûres sauvages des haies, étanchant sa soif dans l'eau vive des ruisseaux; enfin, il arriva près d'un village composé de chaumières éparses. La fatigue et le manque de nourriture avaient énervé sa constitution jadis si robuste; il se traîna en chancelant, avec l'espoir de trouver quelqu'un qui vînt à son secours; mais il ne vit personne, excepté une jolie fille blonde qui était assise sur le seuil de sa cabane et mangeait du pain trempé dans du lait. Il essaya de s'approcher d'elle; mais, incapable de faire un pas de plus, il tomba par terre tout de son long; l'enfant se leva vivement en voyant choir ainsi presque ses pieds, et en entendant gémir l'étranger hâve et misérable; elle lui souleva la tête, et sa pâleur livide, ainsi que sa maigreur, lui ayant dévoilé les causes de sa souffrance, elle porta la jatte de lait à ses lèvres et l'y maintint jusqu'à ce qu'il eût avalé tout ce qu'elle contenait avec l'avidité de la faim. Cette enfant, sans penser un seul instant à autre chose qu'à la détresse de Carl mourant d'inanition, avait volontairement et avec joie sacrifié son déjeuner. - Souviens-toi de cela, Carl! - Il s'en souvint, en effet, lorsque, ranimé, il se remit en route, le coeur pénétré de l'exemple qu'il avait reçu.
Il y avait encore un bien long et bien fatigant bout de chemin entre lui et sa maison... Sa maison! ah! le coeur lui manquait quand il se rappelait que ce n'était plus sa maison; elle appartenait à son ami et à sa soeur, qu'il avait l'un et l'autre traités avec un si froid égoïsme jusqu'au dernier moment de leur séparation, alors que sa tête était remplie du mirage des promesses dorées de l'artificieux gnome, alors qu'il s'imaginait posséder bientôt des richesses immenses, alors enfin qu'il s'efforçait de mettre, par sa conduite, entre eux et lui, une assez grande distance pour qu'il ne pût être question de rien partager avec eux, quand même ils viendraient à tomber dans le besoin. Depuis que de nouveaux sentiments, dus aux bontés dont il avait été l'objet de toutes parts sans l'appât d'aucune récompense, s'emparaient de son coeur, il sentait combien il aurait peu droit de faire appel à leur charité, lui qui s'était rendu indigne de leur amitié; et il soupirait en songeant à ce qu'il avait été jadis.
La nuit le surprit dans une lande inculte et désolée, et, pour compléter sa misère, la neige se mit à tomber en gros flocons qui l'aveuglaient. Il boutonna étroitement sa redingote en lambeaux, et lutta contre la bourrasque glacée, qui tourbillonnait autour de lui avec une sorte de violence vengeresse. A la fin, la neige glacée s'amoncela sur ses pieds transis, il avança plus lentement, et sa marche devint de plus en plus pénible. L'ouragan redoublant d'impétuosité, il commença à chanceler; il s'arrêta un instant comme anéanti par le vent furieux, puis il s'affaissa et fut bientôt à demi enseveli sous une couche de neige.
Un tintement de grelots domina le bruit de la tempête; il annonçait l'approche d'un chariot couvert dont le roulement était amorti par la neige épaisse, à ce point qu'on eût pu douter de sa présence, si une lanterne, placée à l'intérieur, n'eût répandu au loin sa brillante lumière. La voiture atteignit en peu de minutes l'endroit où Carl était étendu; le cheval se cabra l'aspect de cette forme humaine étendue à terre; le voyageur descendit, releva l'étranger gelé, et, après quelques vigoureux efforts, il le déposa sain et sauf dans son chariot, et gagna toute vitesse le plus prochain hameau, dont on apercevait au loin les lumières. Là, des soins actifs rappelèrent Carl à la vie, et le premier visage qui s'offrit à ses regards fut celui de son excellent beau-frère Wilhelm, qui n'avait pu reconnaître, dans le voyageur mourant, isolé et déguenillé,
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