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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

l'étouffait et l'aveuglait, tandis que l'éternel refrain du gnome: «Avancez! avancez! auquel il lui était
impossible de résister, achevait de le désespérer. A la fin, il n'eut plus la conscience de ce qu'il faisait; il

sentit seulement qu'il tombait sur le versant de la montagne et roulait jusqu'au bas. Un bruyant

clapotement, et la sensation de l'eau froide, lui annoncèrent qu'il venait de tomber au milieu des vagues

de la mer; l'instinct de la conservation le fit s'efforcer de remonter à la surface. En reparaissant à fleur

d'eau, il vit le gnome assis sur le tronc d'un arbre immense; les vagues le ballottaient à sa portée.

- Étendez la main, bon gnome! fit-il d'une voix défaillante, je vais enfoncer.

- Bah! répondit le gnome, du courage, mon ami! il faut que vous vous sauviez tout seul; ce petit bout de
tronc d'arbre suffit peine à m'empêcher de trop me fatiguer. Charité bien ordonnée commence par

soi-même, comme vous savez, c'est le premier point; le second point, c'est vous; je vous conseille donc

de nager fort et ferme, dans le cas, bien entendu, où vous voudriez vous en donner la peine. Votre bail

avec moi est fini, à moins que vous ne vouliez le renouveler de bonne volonté, par vos actions ou par vos

souhaits; adieu!

Les vagues mugissantes emportèrent en un instant le gnome railleur hors de vue, et Carl resta seul à lutter
contre les flots. Il nagea donc jusqu'à ce qu'il arrivât en vue du rivage; alors, par bonheur, il aperçut

quelques débris de bois pourri qui flottaient sur la mer, et semblaient avoir appartenu à une vieille digue;

il s'y attacha d'une étreinte désespérée, et se mit à pousser de grands cris, espérant voir arriver, du rivage,

son secours. Les cris de Carl à demi submergé finirent par attirer l'attention des enfants d'un pêcheur qui

jouaient sur la berge; insoucieux du danger, ils poussèrent une barque dans l'eau, et se dirigèrent vers

l'homme qui semblait près de se noyer. Après bien des efforts infructueux, ces courageux enfants

parvinrent à tirer Carl dans leur bateau.

- Merci! merci! balbutia-t-il en regardant ces enfants, qui n'avaient point hésité à risquer leur vie pour
sauver la sienne.

- Ne nous remerciez pas, dit le petit garçon; vous ne savez pas combien nous sommes heureux que le ciel
nous ait procur l'occasion de vous délivrer d'une mort certaine; c'est à nous être reconnaissants chaque

fois que nous pouvons faire une bonne action; voilà, du moins, ce que nous enseigne notre bon père.

- Je voudrais que le mien m'eût donné les mêmes enseignements, pensa Carl.

Il embrassa tendrement les enfants; il n'avait rien antre chose leur donner; car tout son or avait été perdu
au milieu de son voyage aventureux avec le perfide gnome.

Il demanda son chemin, et un petit paysan, un peu plus âgé que ceux qui l'avaient délivré, offrit de
traverser les hautes montagnes avec lui, et de le reconduire jusqu'à sa maison, qui se trouvait à une

très-grande distance, assurait le petit paysan; ce qui confondit Carl de surprise.

Déguenillé et les pieds blessés, Carl se mit en route avec son jeune et agile petit guide, qui le soutenait
avec la plus vive sollicitude dans les passages difficiles et dans les rudes sentiers de la montagne; Carl se

sentait honteux et rougissait en voyant ce simple enfant, sans souci de lui-même, mettre un si grand

espace entre soi et son village, pour obliger un étranger pauvre et souffrant, lui gazouiller ses petites

chansons montagnardes pour égayer la longueur du chemin afin qu'il ne sentît ni la fatigue ni les

douleurs; et, lorsqu'ils arrivaient quelque endroit bien tranquille, s'asseyant à l'ombre à ses côtés, le jeune

paysan étalait le contenu de son bissac, et partageait gaiement ses provisions avec le voyageur.

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