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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette
Le jour suivant, tout le monde crut que Carl était devenu fou; seulement, son naturel intéressé prenant le dessus, il ne céda pas la moindre pièce de monnaie du prix convenu avec Wilhelm, qui était, du reste, trop content de pouvoir entrer en arrangement avec lui; pourtant l'excès de sa surprise le faisait douter de la réalité de la transaction. Enfin tout fut prêt, et le jour fix pour la noce d'Amil, car Wilhelm l'avait prise, comme de juste, par-dessus le marché, bon ou mauvais, qu'il avait conclu pour la ferme. Carl n'eut pas la patience d'attendre ce jour-là, et, après avoir embrassé sa soeur, il la laissa entre les mains de quelques parents et partit. Il trouva le gnome assis sur une barrière comme aurait pu le faire l'homme le plus ordinaire.
- Vous êtes aussi ponctuel qu'une horloge, Carl, dit-il; j'en suis fort aise, car il faut que nous soyons arrivés au pied des montagnes que vous voyez là-bas, avant le lever de la lune.
À ces mots, il descendit d'un bond de son perchoir, et ils poursuivirent leur chemin jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés au bord d'un lac sur la surface duquel, au profond étonnement de Carl, le gnome se mit à trotter comme si elle eût été gelée.
- Venez donc, mon ami, dit-il en se tournant vers Carl, qui hésitait à le suivre.
Toutefois, voyant qu'il fallait en passer par là, celui-ci plongea jusqu'au cou, et se dirigea vers l'autre rive, que le gnome avait depuis longtemps atteinte. Lorsqu'il y arriva à son tour, il se trouvait dans un état fort désagréable; ses dents claquaient, et l'eau qui découlait de ses vêtements reproduisait à ses pieds en miniature le lac d'où il sortait.
- Je vous prie, monsieur le gnome, dit-il d'un ton assez aigre, que pareille chose ne se renouvelle point, ou je serais forcé de renoncer à votre connaissance.
- Renoncer à ma connaissance, dites-vous? fit le gnome en ricanant. Mon cher Carl, cela n'est point en votre pouvoir. Vous avez de votre plein gré plongé dans le lac enchanté, ce qui vous attache à moi pour un certain laps de temps. Je vous tiendrais au bout de la plus forte chaîne, que je ne serais pas plus sûr que vous me suivrez. Ainsi donc, marchez et songez à la récompense.
Carl fut un peu étourdi de ce qu'il entendait; mais il s'aperçut bientôt que tout était exactement vrai; car, dès que le gnome se remit en marche, il se sentit contraint, par une puissance irrésistible, à le suivre. Bientôt, ils se trouvèrent sur le versant d'une montagne très-escarpée; le gnome glissa le long de cette pente avec la plus parfaite aisance, sans perdre l'équilibre; quant an pauvre Carl, il accomplit cette descente avec beaucoup moins de dignité, et surtout avec une telle impétuosité, que de droite et de gauche de grosses pierres se déplaçaient, s'entrechoquaient avec fracas, et dégringolaient dans les affreux précipices qui l'environnaient. Ses vêtements étaient dans un état déplorable; les points des coutures cédaient, de grands morceaux de son manteau étaient arrachés; car il ne pouvait ralentir un seul instant sa course, afin de se dégager des ronces et des épines qui s'attachaient sans cesse lui, retenant des parcelles de sa chair à mesure que la rapidit de sa fuite l'éloignait d'elles. A la fin, il roula comme un paquet au pied de la montagne, où il trouva le gnome, qui se réjouissait l'odorat en flairant le parfum d'une fleur sauvage.
Carl s'assit un moment pour reprendre sa respiration, et, comme son sang bouillait d'une rage concentrée, il s'écria:
- Brutal gnome! je ne vous suivrai pas un pas de plus, ou vous me porterez; je suis meurtri des pieds à la tête; voyez comme vous m'avez arrangé!
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