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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

Alors il grimpa sur la colline, pour jeter un coup d'oeil sur le champ qu'il avait reçu en échange de son
blé menacé; mais de quelle horreur ne fut-il pas saisi en voyant ce champ presque entièrement dépouillé,

et l'affreux petit gnome, achevant sa besogne, en jetant les dernières gerbes dans un obscur abîme creusé

profondément en terre.

- Juste ciel! que faites-vous? s'écria-t-il. Il me semble que vous aviez dit que vous moissonneriez ce
champ là-bas?

- J'ai dit, répondit le gnome, que j'allais récolter votre blé, vous; or, à moins que je n'aie mal compris, le
champ dont vous parlez est à Wilhelm, n'est-il pas vrai?

- Oui, malheureux que je suis!

Et, tombant à genoux pour implorer le gnome, Carl lui demanda grâce; mais celui-ci, nonobstant ses
prières, enleva la dernière gerbe; puis la terre se referma, ne laissant aucune trace qui pût signaler

l'endroit où une si abondante récolte avait ét engloutie.

- Maintenant, comme vous voyez, j'ai fermé la porte de ma grange, dit le gnome en ricanant. À présent, je
vais aller me reposer; bonjour, Carl!

Et il s'éloigna d'un air calme et satisfait.

Carl erra ça et là, à moitié fou, oubliant jusqu'à son dîner. Enfin, quand la nuit fut venue, il rentra chez
lui, et, sans vouloir répondre aux questions affectueuses de sa soeur, il alla se coucher en boudant. Mais il

avait à peine posé sa pauvre tête bouleversée sur l'oreiller, qu'une voix vint le réveiller, et lui dit:

- Carl, mon bon ami, me voici venu pour causer un peu avec vous; ainsi réveillez-vous et m'écoutez.

Il sortit sa tête de dessous les couvertures, et vit que sa chambre était illuminée par une vive clarté, qui lui
montra le gnome assis sur le parquet de la chambre.

- Ah! misérable! s'écria-t-il, viens-tu me voler mon repos, comme tu m'as volé mon blé? Va-t'en, ou bien
j'assouvirai ma vengeance sur toi.

- Allons, allons, dit le gnome en riant, tu raffoles!... Ne sais-tu pas, stupide garçon, que je ne suis qu'une
ombre? Autant vaudrait essayer d'étreindre l'air que de tenter de m'étreindre, moi; d'ailleurs, je ne suis

venu ici que pour te promettre des richesses sans fin; car vous êtes un homme selon mon coeur:

n'êtes-vous pas personnel et malin à un degré merveilleux? Écoutez-moi donc, mon bon Carl. Venez me

trouver demain au soir, avant le coucher du soleil, et je vous ferai voir un trésor dont l'excessive

abondance dépasse toute imagination humaine. Débarrassez-vous de votre mesquine ferme; le niais qui

aime votre soeur serait une excellente victime, car il a des amis qui l'aideraient à se tirer d'affaire, et à

vous en défaire. Le prix qu'il pourrait vous en donner serait de peu d'importance pour vous, et, lorsque je

vous aurai fait connaître le trésor dont je vous parle, vous en viendrez à dédaigner les sommes minimes

que vous réalisez par les moyens ordinaires. Bonne nuit, faites de jolis rêves!

La lumière s'évanouit et le gnome partit.

- Ah! dit Carl, ah! c'est délicieux! ah!

Et il retomba dans son premier sommeil.

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