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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

- En vérité, je n'en sais rien! Je me propose seulement de moissonner votre blé cette nuit, au clair de la
lune, parce que mes chevaux, quoiqu'ils soient surnaturels, mangent aussi une quantité de blé tout à fait

surnaturelle; en général, je récolte chez ceux qui sont le plus en état de me faire cette offrande.

- Oh! mon cher Monsieur, s'écria Carl, je suis le fermier le plus pauvre de tout le district; j'ai une soeur à
ma charge, et j'ai éprouvé de terribles et nombreuses pertes.

- Mais, enfin, vous êtes Carl Grippenhausen, n'est-ce pas? dit le gnome.

- Oui, Monsieur, balbutia Carl.

- Ces énormes rangées de tas de blé, qui ressemblent à une petite ville, vous appartiennent-elles, oui on
non? dit le gnome.

- Oui, Monsieur, répliqua encore Carl.

- Ce magnifique plant de navets et cette longue suite de terres labourables, ces beaux troupeaux et ce
riche bétail qui couvrent le flanc de la montagne, sont aussi à vous, je crois?

- Oui, Monsieur, dit Carl d'une voix tremblante, car il était terrifié de voir combien le gnome avait
d'exactes notions sur sa fortune.

- Vous, un pauvre homme? Oh! fi! dit le gnome en menaçant du doigt le misérable Carl d'un air de
reproche. Si vous continuez à me conter de pareils contes, je ferai en sorte, d'un tour de main, que vos

monstrueuses histoires deviennent véritables... Fi! fi! fi!

En prononçant le dernier fi, il se rejeta dans la terre, mais le trou ne se ferma pas; en
conséquence, Carl vociféra ses supplications à tue-tête, criant miséricorde à son étrange visiteur, qui ne

daigna pas même lui répondre.

Inquiet et abattu, il s'achemina lentement vers sa maison; comme il en approchait, en traversant le fourré,
il aperçut le galant de sa soeur causant avec elle par-dessus le mur du jardin. Une pensée lui vint alors à

l'esprit; une pensée égoïste, bien entendu. Avant qu'ils eussent pu s'apercevoir de son approche, il se

précipita vers eux, et, prenant la main de Wilhelm de la manière la plus amicale, il l'invita à dîner avec

lui. O merveille des merveilles!... Il va sans dire que, malgré son extrême surprise, Wilhelm accepta de

très bonne grâce. Après le repas, l'idée lumineuse de Carl vit le jour, à l'étonnement toujours croissant de

sa soeur et de Wilhelm. Et que pensez-vous que fût cette idée? Rien autre chose, sinon d'échanger sa

grande pièce de blé mûr, prête à être coupée, pour une de celles de Wilhelm, où la moisson était moins

copieuse. Après un débat très-empressé de sa part, et de grandes démonstrations de bonne volonté et de

gaieté, ce curieux marché fut conclu, et Wilhelm s'en retourna chez lui beaucoup plus riche qu'il n'en était

parti.

Carl se coucha, rassuré par le transport qu'il avait fait, au trop confiant Wilhelm, du blé qui devait être
récolté au clair de la lune par le gnome pour nourrir ses chevaux gloutons.

Il ouvrit les yeux dès la pointe du jour; car le gnome avait hanté son sommeil. Il se hâta de s'habiller, et
sortit dans les champs pour voir le résultat des travaux nocturnes du gnome: le blé était debout, agité par

la brise matinale.

- Probablement, pensa Carl, j'aurai rêvé.

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