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Alexandre Dumas père - Histoire d'un casse-noisette

plus transparent que la glace; enfin, toutes sortes de choses magnifiques et miraculeuses, pourvu qu'on ait
d'assez bons yeux pour les voir.

FIN DE L'HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE.

L'ÉGOÏSTE

Carl avait hérité, de son père, d'une ferme avec ses troupeaux, son bétail et ses récoltes; les granges les
étables et les bûchers regorgeaient de richesses et pourtant, chose étrange dire, Carl ne paraissait rien voir

de tout cela; son seul désir était d'amasser davantage, et il travaillait nuit et jour, comme s'il eût été le

plus pauvre paysan du village. Il était connu pour être le moins généreux de tous les fermiers de la

contrée, et aucun individu, pouvant gagner sa vie ailleurs, n'aurait ét travailler chez lui. Son personnel

changeait continuellement, parce que ses domestiques, qu'il laissait souffrir de la faim, se décourageaient

promptement et le quittaient. Ceci l'inquiétait fort peu, car il avait une bonne et aimable soeur. Amil était

une excellente ménagère, et s'occupait sans cesse du bien-être de Carl; quoiqu'elle s'efforçât, de son côté,

de compenser la parcimonie de son frère par sa générosité, elle ne pouvait pas grand'chose, car il y

regardait de trop près.

Carl était si égoïste, qu'il dînait toujours seul, parce qu'il était alors sûr d'avoir son dîner bien chaud, et de
n'avoir que lui seul à servir; tandis que sa soeur, ayant mangé un morceau part, pouvait ensuite s'occuper

uniquement de lui. Il donnait pour raison qu'il n'aimait pas à faire attendre, n'étant pas sûr de son temps;

toutefois, il ne manquait jamais d'arriver exactement à l'heure qu'il avait fixée lui-même pour son dîner. Il

est donc bien avéré que Carl était égoïste; c'est une qualit peu enviable.

Amil était recherchée par un homme très-bien posé pour faire son chemin dans le monde; néanmoins,
Carl lui battait froid, parce qu'il craignait de perdre sa soeur, qui le servait sans exiger de gages. Vous

devez comprendre qu'ils n'étaient pas fort bons amis, car le motif de la froideur de Carl était trop

apparent pour ne pas sauter aux yeux des personnes les moins clairvoyantes; mais Carl se moquait bien

d'avoir des amis! Il disait toujours qu'il portait ses meilleurs amis dans sa bourse; mais, hélas! ces amis-là

étaient, au contraire, ses plus grands ennemis.

Un matin qu'en contemplation devant un champ de blé, dont les épis dorés se balançaient autour de lui, il
calculait ce que ce champ pourrait lui rapporter, Carl sentit tout à coup la terre remuer sous ses pieds.

- Ce doit être une énorme taupe, se dit-il en reculant, tout prêt à assommer la bête, dès qu'elle paraîtrait.

Mais la terre s'amoncela bientôt en masses si impétueuses, que maître Carl fut renversé, et se trouva fort
penaud d'avoir voulu jauger sa récolte.

Son épouvante augmenta considérablement, lorsqu'il vit s'élever de terre, non une taupe, mais un gnome
de l'aspect le plus étrange, vêtu d'un beau pourpoint cramoisi, avec une longue plume flottant à son

bonnet. Le gnome jeta sur Carl un regard qui ne présageait rien de bon.

- Comment vous portez-vous, fermier? dit-il avec un sourire sardonique qui déplut singulièrement à Carl.

- Qui êtes-vous, au nom du ciel? fit Carl suffoqué.

- Je n'ai rien à faire avec le nom du ciel, répliqua le gnome; car je suis un esprit malfaisant.

- J'espère que vous n'avez pas l'intention de me faire du mal? dit humblement Carl.

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